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Full text of "La correspondance de Saint Paulin de Nole et de Sulpice Sévère"

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SAINT PAULIN DE Mil 







SULPICE SÉVKHE 



J. BROCHET 






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LA CORRESPONDANCE 



DE 



SAINT PAULIN DE 



ET DE 



SULPICE SÉVÈRE 



J. BROCHET 

DOCTEUR ES LETTRES 



« Sermo enim viri mentis est spéculum, i 
P. NOL.,B p , XIII, 2. 





PARIS 

ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR 

Libraire des écoles françaises d'Athènes et de Rome 

du Collège de France et de l'Ecole Normale supérieur* 

4, RUE LE GOFF, 4 

1906 







A MON FRERE 



A MA SŒUR 



231879 



PRÉFACE 



PRÉFACE 



La question de la date de la lettre XXIX de saint Paulin 
à Sulpjice Sévère, que nous avons rencontrée dans notre 
étude sur la querelle de saint Jérôme et de Rufin (1), est 
une des plus obscures de l'histoire ecclésiastique et une de 
celles qui ont provoqué le plus de calculs ingénieux et 
de discussions p&ssionnées : de sa solution dépend la chro- 
nologie du retour de Mélanie l'ancienne, de la mort de 
saint Martin et de la publication de sa Vie par Sévère. 
Après avoir repris un à un les calculs et les arguments 
de nos prédécesseurs pour conclure à notre tour que cette 
lettre est de 399, il hous [a seïnblé qu'il valait la |pjeine 
de traiter à piart cette question et de résumer nos investi- 
gations dans une étude particulière. Ajoutons qu'il ne nous 
reste qu'un pjetit nombre des lettres de Paulin à Sévère, 
qu'elles appartiennent toutes à une époque assez courte 
de leur correspondance (2) et que la XXIXe est une de? 
plus importantes. L'examen de ces lettres, qui se ratta- 
chent plus ou moins étroitement à elle et pour lesquelles 
l'Académie de Vienne a suivi l'ordre de l'ancienne édition 
de Paris, nous a conduits aussi à modifier sur plus d'un 
pjoint la chronologie de cette correspondance pour l'établip 
d'une façon que nous croyons définitive. 

D'autre p^rt, ce travail n'aura pas été inutile, s'il nous 
fournit ïine idée plus exacte des relations de ces jdeux 
hommes d'élite à cette épjoque si attachante et s'il n'est 

1. Saint Jérôme et ses Ennemis. Fontemoing. 1905. 

2. 393-404. 




— 10 - 

pas superflu, après tant de travaux érudits et délicats, 
de chercher à peindre au vif l'histoire de leur amitié £ 
travers ces lettres dont saint Augustin disait à Paulin lui- 
même: t Litterae tuae fluentes lac et mel, praeferentes sim- 
plicitatem cordis tui ; litterae illae, litterae fidei non fictae ; 
litterae spei bonae, litterae purae caritatis; amant te omnes 
in eis ei amari abs fte cupiunt (1). » 



1. Au^ E|i. XXV11. 2. 3. 



BIBLIOGRAPHIE 



BIBLIOGRAPHIE 



Corpus Script. Eccl. Vindob. 

iVol. I. Sulpicii Severi opéra. Rec. Halm. 1866, 
Vol. XXVIII. 8. Pontii Meropii Paulini opéra. (Epis- 
tulae). Rec. Hartel, 1894. (XXIX: Carmina.) 

II 

Baronius (cum Notis Pagit). Annal. Eccl. An. CCCXCVII. 
Chiffkt. Paulinus Illustratus. Dijon. 1622; et Disserta tiones 

III (III. De S. Martini, Tur. ep,, temBorum ratione). Paris 

1676. 
TiOemont Mém. Eccl., X (St Martin; Mélaniq); XII (Sulp. 

Sévère); XIV (St Paulin). 
Lebrun. Edit. de St. Paulin. Paris, 1865. Prolegomena; Ordo 

Chronologicus. — Migne, P. li, LXI. 
Muratori. Edit. St Paulin. Vérone, 1736. — Migne, P. JL\, LXI. 
Fontanini. Hist Litter. Aquileiens, lib. IV et V. Rome, 1742. 

- Migne, P. L\, XXI. 
Bemondini. Délia Nolana eccles. storia (vol. H). Naples, 1751. 
De Rubeis. Monujn. Eccles. Aqfuil. — Dissertatio de Rufino. 

(Ch. X - XX). Venise, 1754. 
Vallarsi. Hier. Vita. Migne, P. L\, XXII. 
De Prato. Edit Sulp. Sévère. Vérone, 1741-1754. Disserta- 

tiones. Vol. I et vol. II. praef. 
Beiriken8. Martin von Tours. Breslau. 1866. 






— 14 — 

Lecoy de la Marche. St. Martin. 

Buse. Paul, von Nola u. s. Zeit. Regensb. 1856. 

Mgr. Lagrange. St. Paulin de Noie. 2e Edit. Paris, 1882 

(Ch. XVI). 
Btutsiken. Jahrb. der Christl. Kir. u. d. Kaïs. Theod — 

Fr. in Brisg., 1897. Excurs. 

Nous ne mentionnons que les auteurs qui se sont occupés 
de la chronologie des lettres de Saint Paulin. Voir l'ou- 
vrage récent de M. André Baudrillart (Saint Paulin de Noie. 
Ltfcoïfre, 1905) pour la bibliographie paulinienne. Notre 
tâche dans la seconde partie a été singulièrement facilitée 
par les ouvrages de M. Boissier (La fin du Paganisme. 
T. II. Saint Paulin) et de M. Puech (De Paul. Nol. Ausoniique 
épis toi arum commercio et communibus studiis. Paris. 1888), 
aussi bien que par les livres de Lagrange, de Baudril- 
lart et le commentaire de Lavertujon (La Chronique de 
S. Séw, Tours. 1896-9). 

Nous signalons à part une dissertation inaugurale dont 
nous n'avons eu connaissance! qu'après l'achèvement de 
noire travail: P. Reinelt. Studien ùber die Briefe des hl. Pau- 
lin us von Nola. Breslau. Dec, 1903. 

Rien dans cette thèse ne nous paraît infirmer notre chro- 
nologie sur quelque point que ce soit. 

L'auteur, qui semble avoir fondé toute son argumentation 
sur le livre de Buse et sur les calculs de Rauschen, est 
reste étranger à des travaux de premier ordre comme 
ceux de Rubeis et de Fontanini, aussi bien qu'à toutes 
les questions étroitement liées à la chronologie générale 
des lettres de Paulin (Départ de Rufin et de Mélanie en 
Orient; rétour de Rufin en Italie; mort de saint Martin; 
publication de la Vie de saint Martin; faits et gestes de 
Rufiii apirès son départ de Rome). Il n'a d'ailleurs trait? 



— 15 — 

avec quelque développement que des lettres V, XXIX (ad 
Sulp. Sev.); XLVI et XLVII (ad Ruf.). C'est à peine s'il 
s'arrête à la Xle, si importante; il joint la XVIIe à la 
XVIIIe sur la seule mention qui s'y trouve également des 
envoyés de Sévère (pueri) pour la fixer à la même époque; 
une seule allusion à Marracinus dans lettres XVII et XXII 
les lui fait rapprocher. Il réunit aux lettres XXIII et XXIV 
qu'il rattache l'une à l'autre comme on l'a fait jusqu'ici 
les lettres XXIX et XXVIII, alors que la XXVIIIe est 
évidemment de beaucoup postérieure à la XXIIby et il 
s'appuie sur Buse qui lie avec} raison la XLIIIe à la XXVIIIe 
pour la fixer avec celle-là et contre toute vraisemblance 
à l'année 400. Il sépare les lettres XXXI et XXXII dont 
Lebrun a démontré la contemporanéité. Enfin il s'acharne 
à combattre l'authenticité des lettres XLVI-XLVII qui rui- 
nent sa chronologie des lettres XXVIII et XLIII: on trou- 
vera une longue note à ce sujet à la fin de notre premier 
chapitre. 

Quant à la lettre XXIX, il la fixe, ainsi que le retour de 
Mélanie, à 400. Mais, sa chronologie paraîtra singulière- 
ment fragile si on remarque qu'elle repose sur la chrd- 
nologie des Natalicia de Rauschen (1), (Iahrb., Excurs.) 
qui, s'il incline à fixer à 395 le premier Natalicium^ hésite 
pourtant entrei cette date et l'ancienne date de 394 si 
vraisemblable. 

D'autre $art, par suite de la nécessité de faire concorder 
avec cette date initiale de 395 la succession des Natalicia 
dont Tordre n'est le même dans tous les manuscrits que 
pour les huit premiers, il s'appuie sur une interversion des 
Carmina 27 et 28 où l'on a vu jusqu'ici les Natal. IX et X 
et que Hartel continue à éditer dans cet ordre. Il invoque 

1. De là, la date de la lettre V. Cf. Chap. 1. 



- 16 - 

à l'appui de sa thèse, avec le témoignage de deux manuscrits, 
ce fait que Paulin ne raconte que dans le carmen 28 l'incen- 
die récent dont il est question dans le carmen 26 (Natal. 
VIII): on sait que Paulin composait chaque année un Natali- 
cium ptaur la fête de saint Félix (14 janvier). Mais le carmen 
27 est consacré tout entier à la réception de Nicétas, Je 
grand évêque dace, venu spjécialement cette année pour 
taire visite à Paulin, et toute cette argumentation vient 
se briser contre les vers où son hôte rappelle le temps que 
lui a demandé la construction de sa basilique: 

Nain brève tempus id est ex quo sunt omnia coepta, 
quae modo facta manent; annis sudata duobus 
tertius exglicuit. 

Ee carmen 28 vient bien à sa place en troisième ligne 
et il faut voir en lui le Natal. IX (Cf. Chap. I: LettreXXIX). 

Dom Cuthbert Butler, qui a donné une ébauche de la 
chronologie de Mélanie dans soft édition de Pallade £Texts 
and Studies. Cambridge. 1904. Vol. VI. 2, Note 94: I venture 
to offer an approximate chronological skeleton...), semble, 
dans une addition à sa note 94, se rattacher à la chrono- 
logie de Heinelt pour la lettre en question, mais sans-1'appro- 
fondir et simplement à titre d'indication. 



CHAPITRE I 



I 



Chronologie des Lettres de Paulin de Noie 
à Sulpice Sévère. 

Du vivant même de Paulin, il ne manquait pas dames 
ferventes et d'admirateurs pjour collectionner ses lettr *: 
Sanctus de Bordeaux lui en adresse un jour une liste qu'il 
a déjà si bien oubliées qu'il ne s'en reconnaît l'auteur 
que sur la piiarole de son ami (1); mais on ne les recherchait 
sans doute que piour l'édification spirituelle et c'est peut- 
être un de ces recueils composé dans l'entourage de Sé- 
vère qui aura fourni l'archétype (2) de nos manuscrits. 
Aussi, celles qui nous restent manquent-elles de ces in- 
dications qui ont permis à Vallarsi d'arrêter avec tant 
de précision la chronologie hiéronymienne (3). Elles sont 
d'ailleurs peu nombreuses et n'appartiennent qu'à une 
époque assez courte. De toutes celles qu'il écrivit à ses 
amis, il en reste six à Amand, cinq à Delphin, treize à 
Sévère (4). De plus, quatre à saint Augustin et deux à Rufin, 
retrouvées dans leurs œuvres ; aucune à saint Jérôme, alors 
que nous avons deux longues répionses de lui; pas une 
seule à saint Ambroise, pas plus que d'Ambroise à Paulin. 
Toutes, sauf deux, datent de son séjour à Noie et ne dépas- 
sent guère 406. Les lettres XLVI et XL VII à Rufin sont de 
406-407; la L« à saint Augustin semble atteindre 410: c'est 

1. Ep. xli, l. 

2. Hartel. Op. cit. Praei. 

3. Hier, Op. Vérone 1734-1742 ; Venise 1776-1772. — Migne. P. L. f XXII 
(Epiêtulae). 

4. Dix seulement dans l'archétype. Cf. Hartel. praef. 



- 20 - 

la dernière. Sans doute, l'année 410 voit la chute de Rome; 
l'Empire et la civilisation cèdent sous la poussée de l'in- 
vasion, la barjbarie submerge tout du Nord au Sud, de 
l'Orient à l'Occident; les communications sont interrom- 
pues; on se replie sur soi; on se prépare, on succombe 
aux pires catastrophes; mais, si Paulin a vécu jusqu'en 
431 (1), comment admettre qu'il ait cessé de correspondre 
avec Augustin à la veille de la controverse pélagienne et une 
fois évêque (2)? Est-il vraisemblable que tous ses amis 
d'Aquitaine aient disparu dans la tourmente ou qu'ils res- 
tèrent dès lors sans nouvelles? Il faut croire que nous 
n'avons qu'une collection particulière et incomplète de 
lettres recueillies en Aquitaine avant l'invasion (3). 

Ce qui en fait l'importance, c'est qu'elles appartiennent 
aux premières années de ce qu'on peut appeler la con- 
version de Paulin et de Sulpice Sévère (394-404). La 
chronologie de cette correspondance est l'œuvre de Le- 
brun: Muratori (4) et de Hartel ont suivi l'ordre de sa 
fameuse édition. Toutefois Lebrun ne "fait qu'appliquer 
les calculs de Tillemont ou plutôt de Chifflet. Le savan; 
jésuite, que l'édition de Rosweyd (5) n'avait pas satisfait, 
avait préparé les matériaux d'une nouvelle dans ce Paulinus 
Illustratus qui est resté la base de la biographie de saint 
Paulin en dépit de maintes erreurs de détail; Tillemont 
ne s'en est guère éloigné que sur un point capital, la 
date de l'Epitre XXIX (7). Mais il s'est produit depuis le 
XVII e siècle des découvertes et des considérations qui en- 

1. Uranius: 22 juin. (Ep. de obitu. Paulini ad Pacatum, 12. — Migne. P. L., 
LUI.) 

2. Probablement en 409. 

3. La dernière lettre découverte, l'a été par Caspari dans un manuscrit des 
Lettres de Saint Jérôme. Cf. Edit. de Vienne : Ep. XXV bis. 

4. Vérone, 1736. — Migne. P.L., LXI. 

5. Herib. Rosweyd et Sacchini. 1622. 

6. Chifflet, 398, Tillemont. 402. 



— 21 — 

traînent des corrections importantes à sa chronologie. Ain- 
si la découverte du Natalicum XIII par Muratori (1) 
a permis à Rauschen d'établir que les lettres XXXV et 
XXX VI à Amand et à Delphin sont du séjour en Espa- 
gne (392-394) et non #as de 403; de même, la date fixée par 
Mgr Duchesne (2) pour l'avènement du pape Anastase nous 
fait reculer en 400 la lettre XX fixée par Lebrun en 399. 
Enfin, s'il est absurde, comme le dit judicieusement Chif- 
flet, de vouloir absolument dater toutes les lettres, il est 
possible de le faire pour la plupart, à condition de s'atta- 
cher au texte et de ne pas tirer les principes de la chrono- 
logie, comme Tillemont l'a fait pbur la XXIXe, de considé- 
rations étrangères à la correspondance. Si subtile que soit 
la trame de ces lettres, il n'est p!as inutile non plus d'en 
restituer l'ordre, si nous voulons suivre le mouvement de 
ces deux âmes attirées Tune vers l'autre par une sym- 
pathie naturelle, par une communauté intime de nobles as- 
pirations et je ne sais quelle prédestination mystique (3). 

L'édition de Paris distribue les treize lettres de Paulin 
à Sévère dans l'ordre suivant: 



Lettre I 






Année 394 


- V. 






— 


395 


- XI 






— 


397 


- XVII 






— 


399 


- XXII 






— 


400 


- XXIII, 


XXIV, 




— 


400-401 


- XXVII 






— 


401 


- XXVIII, XXIX, 


XXX. 


— 


402 


- XXXI, 


XXXII 




— 


403 



1. 1697. 

2. Lib. Pontif. 

3. Praedestinatos nos invicem nobis in caritate Christi. Ep. XI, 5. 



— 22 - 

LETTRE I 

Il semble bien que la première ait été écrite à la veille 
du départ de Paulin pour Noie; la cinquième, l'année qui 
suit son arrivée. 

La première nous le montre depuis peu à Barcelone, 
i Nos modo in Barcinonensi, ut ante scripseram, civitate 
consistimus. » Nous sommes à quelques semaines de Noël. 
On l'y a fait prêtre malgré lui : « Post illas litteras qui- 
bus rcscripsisti, die Domini, quo nasci carne dignatus est, 
repentina vï multitidinis correptus et presbyteratu inji- 
tiatus sum r .. invitus, non fastidio loci.., sed ut alio destl- 
natus et alibi, ut scis, mente compositus et fixus;... ea con- 
dickme in Barcinonensi Ecclesiae consecrari adductus sum 
ut ipsi ecclesiae non adligarer, in sacerdotium tantum 
Domini, non etiam in locum ecclesiae dedicatus (1). » 
11 prévient Sévère du moment de son départ, pour qu'il 
vienne le rejoindre à temps: « Veni igitur, si placet, ante 
Pascha, quod nobis optatius est, ut sacras ferias me sacer- 
dotc coneelebres; quod si jam ad itineris ingressum propitio 
Deo vis ocurrere, post Pascha in nomine Christi proficis- 
cere. Sed credimus in Domino nostro quia tibi desiderium 
nostri flagrantius inspirabit ne ultra Pascha tempora 
ad nos tua proferre sustineas (2). » C'est en vain que 
Rauschcn (3) a tenté de reculer le départ de Paulin jus- 
qu'en 395. II s'agit bien dans ce passage du jour de Noël 
qui tomba un dimanche en 393, d'autant plus que la chro- 
nologie des Natalicia ne permet de fixer ce départ qu'en 
394 (4). H s'embarqua après Pâques. Il écrivait avant la 
fête à la fin de l'hiver. 

1. Ep. 1,10. 

2. Ici. IL 

S. Op. rit. Excurs. 

A. Cf. Chifflet; Lebrun; De Rubeis. Op. cit. 



- 23 — 

LETTRE V 

Quant à la lettre V, elle est sans contestation de 395, 
Parti de Barcelone ou plutôt de Narbonne (1), Paulin ne 
vint pas directement à Noie. Toutefois, contrairement à 
l'opinion générale et bien qu'Ambroise fût à Florence 1 après 
la victoire d'Eugène et d'Arbogast (2), nous ne croyons pas 
qu'il lui fit une visite, ni même qu'il se rencontra javfec 
lui à son passage. On n'en a pas de preuve. La lettre bien 
connue d'Ambroise à Sabinus (3) qu'on invoque légère- 
ment à l'appui de cette hypothèse prouve au contraire 
que l'évêque n'apiprit qu'indirectement sa retraite eu Cam- 
pante. C'est beaucoup plus tôt, à l'époque où Alype était 
encore catéchumène (387), que Paulin connut saint Àm- 
broise (4). 

En revanche, il fit un séjour à Rome (5). Le consulaire 
n'y manquait pas d'amis à saluer; le moine, de saints à 
entretenir; à chacun de ses voyages annuels nous l'y re- 
trouvons occupé par des yisites et des réceptions iil II 
y resta du moins assez longtempis pour souffrir de la 
jalousie du clergé (7) et de la froideur du pape Sirire (8), 
si bien qu'il n'arriva guère à Noie que dans l'été. Dès 
lors, il est impossible de fixer à la même année la lettre 
V qui a dû être précédée d'une lettre où Paulin donnait 
des nouvelles de son voyage à son ami. Elle nous apprend 
en effet qu'il a été assez longtemps malade (9), que les évê- 

1. Ep. v, 22. 

2. 5 septembre 394, près d'Aquilée. 

3. c Paulinum in hos sese induisse cultus ad fidem eomperi ut ea in pan- 
pares conférât quae redigit in pecuniam;...elegisse autem affirmatur becrgium 
Nolae nrbis ubi tnmultnm fugitans aevum exigat. » Ambr. Ep. LV1II, 3, 

4. Ep. III, 3, ad Alyp. 

5. Bp. V, 19, 13, 14. 

6. « Innumeris frequentationibus occupati. i Ep. XVII, 2. 

7. « Zelotyporum incendia clericornm. i Ep. V, 13. 

8. « Urbici papœ superba discret! o.» Ep. V, 14. 

9. Id. 9. 






— 24 - 

ques de Campanie sont presque tous venus chercher de 
ses nouvelles et que les évêques d'Afrique, Aurèle et Aly- 
pe, en ont déjà fait prendre pour la deuxième fois au 
eoiiiniejRvnieiit de l'été (i). D'autre part, Sévère s'est déjà 
mis deux fois en route et deux fois la maladie l'a empfêché 
tli partir 2). Son envoyé, Vigilance, s'est trouvé fatigué 
aussi avant et après son arrivée à Noie; Paulin a at- 
tendu sou l'établissement pour répondre. Il Ta retenu de 
force ainsi qu'un catéchumène venu sans doute après lui (3). 
Les deux Aquitains ont eu le temps de juger de l'atten- 
tion, de la sollicitude dont les moines, le clergé et même 
les gens du monde ont entouré Paulin pendant sa mala- 
die (4). Sévère a déjà appris qu'il vit dans la retraite et 
le silence (5); il le félicite d'avoir enfin échappé à la calom- 
nie et de se reploser de ses longs voyages. La lettre est donc 
au plus tôt (6) de la fin de l'été de 395, comme la première est 
du printemps de 394. 



Tillemonl et Lebrun ont rapporté toutes les autres let- 
tres au séjour de Noie; Chifflet n'a fait d'exception que 
pour la XI qu'il croit contemporaine de la I«>. Avant 
de les examiner en particulier, il est essentiel de ne pas 
perdre de vue certaines indications générales qu'elles nous 
fournissent sur les conditions mêmes de cette correspondan- 
ce. Tout d'abord, les courriers emportent plusieurs lettres (7) 

1. Id. 14. s A ri nos revisendos prima aestate miserunt. » 
VU, 8. '" 

3. Id. 11. 

4. Id. 14. - 

5. Id, 7. « Eibi remoti, ut audistis, agamus. » 

6. 11 n'est nullement nécessaire de la reculer jusqu'à la troisième année après 
l'arrivée de Paulin à Noie,- comme le fait'Reinelt, c'est-à-dire pour lui en 397! Il 
voit lui-même combien il est invraisemblable que Paulin ait attendu si longtemps 
avant d'écrire à Sévère. (Op. cit., I, 1): •* * ' ' 

7. Kp. XXTV, 1; XLII1,2; etc. * • 



— 25 - 

à chaque voyage et il nous manque la plupart ou- même la 
totalité des lettres écrites dans la même année. De plus, 
l'aller et retour d'Aquitaine en Campîanie prenait toute la 
bonne saison (aestas), c'est-à-dire toute Tannée, si bien 
que, la mer étant « fermée » de novembre à mars (1), les 
deux amis se bornèrent longtemps à un seul échange an- 
nuel. Les preuves abondent: 

Lettre XVII, 4: 

« Cum intra annum ad nos potueris pervenire ac recur- 
rere... » 



Lettre XXIII, 2: 

«Sat enim nobis erat annuis commeatïbus , emereri litteras 
tuas et a te missos. vider e... » 

Lettre XXVIII, 1: 

« Vincit (Victor) vias duras et magnos labores ut nos 
reficiat annuis inter utrumque discursibus, ferens indefessus 
ac referens commercia litterarum... » 

Paulin s'étonne un jour de recevoir par extraordinaire 
deux courriers dans la même année (2); il s'en étonnera en- 
core plus tard. Il remercie Sévère de lui avoir écrit avant son 
tour alors qu'il se contentait jusqu'ici d'un envoi par 
an: « Quid extorques ut te plus amemus? Crescere summa 
non recipit... Qui enim existimas sâtisfacere te nobis adsi- 
duitate ista honorificentiae ac pietatis tuae, qua praesen- 
tiam tuam nobis tam frequentibus epistulis compensare 
conaris... Nunc vero ista nostrae visitationis vice etiam temei 
ipsum supergressa humanitate superasti. Sat enim (Cf., cï- 

1. Veg. V. 9. (maria claudebantur). — Hier,Ep. 108.6. Hiemeexacta, apcrte 
mari; etc.— Paul. Ep. XLHI, ad Desid. Cum Tueras navigationem clauJevet . 
49, ad Macar; etc — Cf. Duruy.JET. Rom, III, 377-8; 315; 354; IV, 72; 89. — 
Cartault, La Trière athénienne, VIII. 

2. Ep. XXIII, 1, 2, etEp. XXVII, 1. 

3. Ep. XXlll, let2. 



-26 - 

dessus)... Tibi tamen satis non fuit imtitutam ob&ervantiam 
tollemni perfunctione celebrare. Longum tibi multa dilectio 
fecit mora hiemis a nobis silere... Nec suffecit litterarum ad 
nos editionc maturare, nisi gratiam sermonis tui... (1) » 

Le voyage était long d'Eluso ou de Primuliac à Noie 
des environs de Toulouse en Campanie; le mauvais temps, 
l'approche de l'hiver, les guerres le retardaient, l'allon- 
gaient, l'interrompaient souvent; souvent des incidents im- 
prévus (2) à l'aller ou au retour ajoutaient une année 
à la première. Posthumien de retour d'Orient arrête Victor 
à Narbonne au moment où il va s'embarquer et le renvoie 
auprès de Sévère, si bien qu'au lieu d'être à Noie iavant 
l'hiver, il n'y arrive qu'à la fin; Paulin le garde à son 
tour jusqu'à l'été: il rentrera à l'automne (3). Une autre 
fois, parti pour rentrer en Aquitaine à une date où l'hiver 
avait déjà suspendu la navigation, la guerre lui ferme 
bientôt la route de terre; il revient sur ses pas, passe 
l'hiver à Noie, y tombe malade, est retenu par Paulin 
qui juge « inhumain » de le renvoyer avant la fête des 
Apôtres (29 juin) et l'emmène à Rome, si bien que, atten- 
du par Sévère aux vendanges, il rentre bien aux vendanges, 
mais l'année suivante: « Si non eodem anno quo spera- 
verat, tamen eodem tempore quo jusserat (4). » De même, 
nous voyons Paulin attendre Sévère tout un été, de jour en 
jour, jusqu'à la mauvaise saison, ne recevoir de ses nou- 
velles que l'année suivante à Rome à la fin de juin, et, 
trop occupé dans la capitale pour lui écrire, ne lui 
répondre qu'une fois rentré à Noie et même après une lon- 
gue indisposition (5). 

1. Sévère se retira d'abord à Elnso, puis à Primuliac (Baudr. Op. cit. V). 

2. Snbitis objicibus. (Ep. XXVIII, 3). 

3. Ep. XXVI II, 3. 

4. Ep. XL1II. 1-2. 

5. Ep. XVII. 1-2. 



- 21 - 

D'autre part, cette correspondance ne se régularise et 
ne s'organise que pieu à peu. L'un et l'autre profitent d'a- 
bord des occasions. C'est Vigilance, ce sont Marracinus, 
Sabinus, Posthumien et Theridius. La lettre XXIII jusqu'à 
laquelle il n'y a eu qu'un échange de lettres par an est 
apportée par un jeune homme qui va rester désormais 
le courrier ordinaire entre les deux amis. La lettre XXVII I 
en fait foi quelques années plus tard: «Redit a me tibi 
Victor ut redeat a te mihi, Victor, commune pignus pt 
fidèle contubernium et sollemne solatium nobis, Victor in le 
meus et in me tuus, Victor epistularum nostrarum verahi- 
rius pedes aut veredus bipes, victor longissimarum viarum, 
bene idem dicendus simul victor et victus, quia vîncitur 
carilate qua vincit vias duras... (Cf., ci-dessus) (1) ». Ce texte 
est précieux, car, sur les treize lettres adressées à Sé- 
vère, Victor en a porté six (2) et nous saisissons ainsi dans 
cette correspondance un groupe de lettres contemporaines 
de la XXIIIe ou postérieures à elle. Or, il se trouve pré- 
cisément qu'une étude attentive de l'une d'elles nour a per- 
mis d'en fixer la date: c'est la XXIX e . 

LETTRE XXIX 

Il s'est livré autour de cette lettre de longues et inex- 
tricables luttes. Elle mentionne en effet la présence à 
Noie de Mélanie l'Ancienne qui vient de débarquer à Naples 
et fait visite à Paulin avant de rentrer à Rome aptes plus 
de vingt ans d'absence. La question du retour de Mé- 
lanie a beaucoup! agité les écrivains ecclésiastiques parce 
qu'on a cru pouvoir le lier au retour de Rufin qui esL 
le fait capital de sa fameuse querelle "avec saint Jérùme. 

1. Ep. XXVIII. 1. 

2. Sp. XXIII, XXVIII, XXIX, XXX, xxxi, xjptu. 






- 28 - 

Voici le texte de Paulin (Ep. XXIX, 6): 

« Addidit autem Dominus hanc gratiam de muneribus 
et litteris tuis, ut ad eos pjotissimum dies nobis frater 
Victor occurreret, quibus sanctam ipsam ex Hierusalem 
post V lustra remeantem excèpimm... » et plus loin (14): « Non 
tuji, fra,ter , ut te ista nesciret. Ut gratiam in te Dei plenius 
nosceret, tuo> te illi magis quam meo sermone patefeci. 
Martinum enim nostrum illi studiosissimae talium historia- 
rum ipse recitavi Quo génère tetet verïèrabili episcopo atque 
doctissimo Nicetae, qui ex Dacia Romanis merito admirandus 
advenerat et plurimis sanctis revelavi. » 

Nicétas est donc venu à Noie vers le même temps que 
Mélanie. 

D'autre part, on a souvent cité les vers du Natalicium IX 

qui nous apprennent que Nicétas a fait deux voyages en 

Italie: 

Venisti tandem quarto mihi redditus anno; 
Sed grates Christo qui te vel sero.revexit (1). 

Et, comme ce poème est de 402, on a, fixé le retour de 
Mélanie et par conséquent le lettre XXIX à l'époque de l'un 
de ces deux voyages, en 398 ou en 402. Comment décider 
entre ces deux dates? Comme Rufin a toujours passé pour 
être rentré en 397 ou 398 (2), ses amis et ses adversaires se 
sont évertués à défendre l'une ou l'autre, suivant qu'ils 
avaient intérêt à le faire rentrer, à la suite de Mélanie 
pour ôter à son propre retour toute cause d'animosité 
personnelle contre saint Jérôme ou à n'y voir qu'une ar- 
rière-pensée d'agression contre son rival ou l'intention de 
vulgariser les thèses origénistes en Occident. Il importe 
donc avant tout de débarrasser la question chronologique 
des considérations qui l'ont obscurcie jusqu'ici. La date 
de la lettre XXIX et le voyage de Nicétas ne sont pas subor- 

1. Nat. IX. 333-4. 

2. Cf. notre Op. cit. Ch. IV et Tableau Chron. 



_ 29 - 

donnés au retour de Mélanie; au contraire, c'est par rap- 
port au voyage de Nicétas qu'il faut calculer le retour 
de Mélanie et la date de la lettre. 

On produisait à l'appui de ces thèses deux autres textes 
concernant Mélanie, l'un de Pallade, l'autre de Paulin 
Pallade dit par deux fois que Mélanie est restée vingt-sept 
ans à Jérusalem: 

tt A8r») [Jiexa x^v âvaxXrjatv xouxwv, |/.ova<rxopiov xxfoa<ra iv 'IspoffoXufxoiç 
elxoaieTcxa exeaiv Ixcoviaev... (les moines origénistes de Nitrie). 

r Ç auvéÇiq xal 6 e^eveararoç xal éj/.oxpo'Koç xai axtêaptoxaxo; 'Pouçtvo; 6 
dnA 'IxaXCaç iÇ 'AxoXqtaç x9jç rcô'Xew;, 7upeaêuxeptou eïç Sffxepov (?) xaxaçiurôsi;. 
ou yvwcrnxwTtpoç xal iTciEixéVrgpo; iv àvSpàatv oùy 'euptsxexo* S^iouaevot oSv 
ajxipoxepoi iv xoT; elxocriETtxoe exesi touç 7tapaxuYX* v ovxa; xoïç 'lepoaoXofjiot; 
cfyyjç £vcxtv... 

Il ajoute d'ailleurs: 

TpiaxoffTOv piv yap xal fôSofxov fcxoç Çevixeuaraaa îàioiç dvaXtofxaatv i7ri)pxe- 
(te xal exxXy)9iaiç xal (xova<mqptoiç xal Çè'voiç xal cpuXaxatç. . . Mexa iroXXob; ouv 
/povobç (?) âxouaraffa itepi tîJç xaxaaxàaecoç x9jç i^ovy);, oxi ("ffi[>.e xal arpoat- 
petxai à7iOTa^affôai, cpo5y]8ecŒa u^ 7U0xe Treptp^aywai xaxoSiSaaxaXia y) alpeasi y y 
xaxoÇuua i^xovxa Ixwv ypctùç ivéêaXev eaOrr,v cîç arXoîov, xal àrco KataapEtov 
âiroirXeuffaa'a oV etxoat ^fxepwv Tuapeyévexo eîç 'Pwjxyjv. (1) 

On ne peut se faire une idée des discussions auxquelles 
a donné lieu la comparaison entre le chiffre donné deux 
fois par Pallade et celui de Paulin; discussions vaines, 
puisque l'un parle d'années, l'autre de; lustres, et puisqu'on 
peut entendre les cinq lustres de 26 ou de 27 aussi bien que 
de 23 ou de 24 ans: il a fallu arriver jusqu'à Buse (2) pour 
faire cette découverte. Toutefois, le témoignage de Paulin 
nous paraît bien supérieur à celui de Pallade malgré ses re- 
lations intimes avec Mélanie et malgré la répétition du nom- 

1. Hist. Lausiaque. — Cf. l'Edit. de Dom Cuthbert Butler. Op. cit., n°* 46 
et 54. Dans M igné, P. L., n* 118. 

2. Op. cit. Excars. II. Sur le reste, nous nous séparons de lui. 



— 30 - 

bre 27. Paulin écrit quelques jours après la visite de Mélanie 
et l'Histoire Lausiaque fourmille d'erreurs, d'obscurités et 
d'interpolations. 

Nous en avons la preuve dans le texte même. Loin 
d'avoir passé vingt-sept ans à Jérusalem, Rufin nous ap- 
prend lui-taiême qu'il a fait un séjour de six, puis un 
autre de deux ans à Alexandrie. Or, il est rentré à la fin 
de 397 (1); il est parti pour l'Orient avec Mélanie (2) et la 
date de leur départ est bien établie. Nous ne nous arrêterons 
pas en effet à l'argument puéril et si souvent ressassé 
qui fait placer l'arrivée de Mélanie avant la mort d'Athanase 
(3 mai 373) parce qu'elle aurait reçu de sa main la peau 
de mouton dont l'ermite Macaire se couvrait Nous avons 
d'abord trois textes de Rufin qui établissent qu'il ne s'est 
pas encore écoulé trente ans depuis son départ en 400. 

Il écrit en 398, Apol. pro Orig., praef. (3): 
« Me ad latinum sermonem tricennali jam pâme incuria 
torpuifcse... » 

Puis, fin 398 ou commencement de 400, Apol. ad Anast. 1 (4). 
« Quoniam ipse post XXX fere <annos parentibus redditus 
sum... » 

Et enfin, en 400, Apol. contra Hier, 1. 4(5): 

« Ego ante annos fere XXX in monasterio j(Aquileiensi) 
positus per gratiam baptismi regeneratus. » 

En 400, il n'y a pas trente ans qu'il a quitté l'Italie, 
ni même Aquilée. 

C'est en 372 en effet que Mélanie est partie; c'est en 

1. c Ego qui sex annis commoratus sum et iterum post intervallum aliquot 
aliis duobus. » (corr. Vallarsi, pour diebus). Ruf. Apol. in Hier. II. 12. 

2. Hier. Apol. III. 21. — Cf., notre Op. cit. Ch. III et IV. 

3. Migne. P. G., XVII. — Passage cité par Rufin lui-même. Ap. in Hier.î, 
11 (P.L.,XXI). 

4. Migne. P.L.,XX1. 

5. Id. 



-31 - 

373-374 qu'elle est arrivée à Jérusalem. D'une part, d'après 
saint Jérôme, elle s'est embarquée au commencement de 
l'hiver (1) et, d'après Pallade, elle n'a passé que six mois 
en Egypte (2); d'autre part, d'après le même Pallade et d'a- 
près Ruiin, elle a quitté l'Egypte quand Valens et les Ariens 
recommencèrent à persécuter les catholiques, c'est-à-dire 
aussitôt après la mort d'Athanase (3). Elle s'arrêta quelque 
temps à Diocésarée avec les moines exilés et ce n'est qu'a- 
près leur rappel, qui n'a pu avoir lieu que fin 373 ou 
plutôt en 374, qu'elle s'établit à Jérusalem. C'est ce que 
confirment deux textes de saint Jérôme. En 374 il en- 
tend parler de son arrivée du fond du désert de Chal- 
cis (4) et il écrit plus tard dans la Chronique à l'année 
de la consécration de l'évêque Pierre, successeur d'Atha- 
nase: « Melania, nobilissima mulierum romanarum, filio 
unico praetori tune relicto, Hierosolymam navigavit ». Il en 
résulte que, loin d'avoir passé vingt-sept ans à Jérusalem, 
Rufin en a passé environ vingt-quatre en Orient sur lesquels 
seize environ à Jérusalem. 

Restent deux difficultés qui nous montrent encore le pieu 
de fond qu'il faut faire sur le texte de l'Histoire Lausiaque: 
comment expliquer les 37 et les 60 ans qui s'y trouvent 
indiqués après la répétition du chiffre 27? C'est en vain 
qu'on a tenté d'accorder les deux chiffres 27 et 37 en enten- 
dant le premier du premier séjour de Mélanie, le second de 
son séjour total à Jérusalem ou en Orient où elle revient 
vers 411 avec ses petits-enfants; entre ces deux séjours, 
elle passa en Italie huit ou dix années que l'on ne peut 
pas sérieusement compter dans ce chiffre 37, et nous igno- 

1. c Ingruent jam hieme Hierosolymam navigavit. » Hier. Ep. XXIX, 4. 

2. H. Laus. 46 et 54. - Cf. égal. Ep. XXIX. 
?. 3 mai 373. Cf. De Rub. Op. cit. 

4. Ep. III. ad. Ruf.; Ep. IV et V, ad Florent. 



-32 - 

rons la date de sa mort; ces 37 ans ne paraissent s'expli- 
quer que par un lapsus de l'auteur, une erreur de copiste 
ou une interpolation. Quant aux soixante ans que lui donne 
Pallade, qui nous dit d'autre part qu'elle quitta Rome après 
la mort de son mari, à vingt-deux ans, il faudrait, à suppo- 
ser même qu'elle rentrât à la date extrême de 402, qu'elle 
fût partie au plus tard en 366. C'est la date invraisemblable 
et impossible que Tillemont, soucieux de tout accorder et gê- 
né d'autre part par le témoignage de Paulin (1), n'a pas hésité 
à soutenir: personne n'a repris sa thèse intéressée et fra- 
gile. 

C'est donc de 372 ou de 374 qu'il faut commencer à 
compter. De cette façon, les cinq lustres de Paulin s'ac- 
cordent également avec les années 398 et 402, suivant qu'on 
les entend dans un sens plus ou moins large et qu'on les 
applique soit au moment où Mélanie quitta l'Italie, soit au 
temps qu'elle passa à Jérusalem. D'autre part, les 27 ans 
de Pallade ne cadrent pas avec 374. Donc, des chiffres sur 
lesquels on s'est appuyé jusqu'ici, il est impossible de 
conclure entre les années 398 et 402 et il faut chercher ail- 
leurs des arguments qui nous permettent d'éclaircuv ces 
données insuffisantes et contradictoires. 

Le second argument des partisans de 398 était tiré de la 
lettre XXVIII que Lebrun lui-même considère comme con- 
temporaine de la XXIX e . Paulin s'excuse de n'être pas 
à même d'envoyer à Sévère les renseignements chrono- 
logiques qui lui sont nécessaires et il lui annonce qu'il 
les demande à Rufin, compagnon de Mélanie: « Quod de 
me non habui de fratris unanimi opulentiore thesauro pe- 
tivi; et ipsam adnotationem, quam commonitorii vice mi- 

1. « Quelque autorité que Paulin ait sur Pallade, je ne peux m'empêcher de 
suivre ce dernier... » Mém. Eccl. X, 821. 



— 33 - 

seras litteris meis inditam, direxi ad Rufinum presbyterum, 
sanctae Mêlant spiritali in via comitem, vere sanctum et pie 
doctum et ob hoc intima mihi affectione conjunctum (1)». C'est 
de ce texte que procèdent en fait toutes les erreurs 
de l'ancienne chronologie: la mention de Mélanie a fait 
rapprocher la lettre de la XXIX* et on en a conclu au re- 
tour simultané de ces deux personnages, c'est-à-dire au 
retour de Mélanie en 397-398 et à la même date pour la lettre 
XXIX. 

Nous avons établi ailleurs (2) que Rufin est rentré fin 
397 et avant Mélanie. Ni chez Pallade, ni chez Jérôme, 
ni chez Rufin lui-même nous ne trouvons la moindre 
allusion à sa présence au moment de son retour ; 
nulle part, dans cette même lettre XXIX, Paulin ne men- 
tionne le nom de Rufin, quoiqu'il parle des saints qui 
accompagnent Mélanie, quoique Rufin fût le plus illustre de 
ses amis et que leurs deux noms fussent associés depuis 372 
dans l'admiration des ascétisants de Rome. Bien plus, 
ce n'est pas à Naples, mais au couvent du Pinetum près 
de Terracine que Rufin a débarqué; il est allé de là 
directement à Rome et, s'il était rentré avec Mélanie, si la 
lettre XXIX était contemporaine de son retour, ne serait- 
il pas invraisemblable qu'il fût déjà si intime avec Paulin 
et qu'il se trouvât, quelques jours après la visite de JMélanie, 
déjà si loin de Noie que celui-ci fût forcé de lui envoyer les 
questions de Sévère, alors qu'il aurait pu les lui remet- 
tre de la main à la main? 

Au reste, l'expression dont on a tant abusé pour établir 
la simultanéité des deux retours ne s'applique en aucune 
façon à celui de Mélanie et ne se rap»porte pas du tout 



1. Ep. XXVIII, 5. 

2. Op. cit. 



- 34 - 

au récit de la lettre XXIX. C'est ce que reconnaît Mgr La- 
grange lui-même qui ne se sépare de Tillemont et de 
Lebrun que pour fixer de nouveau les lettres XXVIII et 
XXIX à l'année 39g. Il blâme Fontanini d'avoir « supprimé 
par inadvertance (?) le petit mot spiritalis qui fait évanouir 
tout l'argument » (1). En effet, toute l'argumentation repose 
sur le sens de Pèlerinage aux Lieux saints que l'on a donné 
à l'expression Via Spiritalis, «quand on n'a pas, comme Fon- 
tanini, supprimé simplement l'épithète. Or, si on pourrait 
à la rigueur l'entendre du premier voyage commun de 
Mélanie et de Rufin aux Lieux Saints, il est impossible 
de l'appliquer à leur retour à la nouvelle Babylone (2). 
L'expression est familière à Paulin et nous la retrouvons 
plus d'une 'fois dans ses lettres : 

Ep. XXIII, S: « Horum (Martini et Clari) se unius in rege- 
neratione esse progeniem, alterius in via comitem fuisse 
Victor asseruit. » 

Ep. XVIII, 1 : « Quem (Paschasium) et institutionis tuae 
discipulum et viae comitem modestia morum, cordis hu- 
milrtas, mansuetudo spiritus, fides veritatis et sermo in 
omnibus sale conditus probabat ». 

Ep. XXV, 1 : « Spero enim te ex eadem via ad veram 
viam esse venturum». 

De même, rapprochons: 

Ep. XI, 1: «Te (Severum) nobis... individuum comitem 
atque consortem spiritali germanitate (gratia Dei) con- 
nexuit. » 

1. Op. cit. Ch. XVI. Note. 

2. « Hanc ergo fîlia Sion hactenus habuit et desiderat; nunc filia Babylonis 
habet ei admiratur... » Ep. XXIX, 13. 



— 35 - 

Ep. XXVII, 2: « Neque tantum cepissem gratiae in his 
(Poslhumiano et Soriano) receptis quantum amisissem, si 
tibi praeripuissem quamlibet expetendos in salutari via co- 
mités. » 

Le mot Cornes signifie donc, même sans l'épithète spiri- 
talisy compagnon dans la voie spirituelle: il n'y a aucune 
allusion dans ce piassage au retour de Mélanie. Enfin, cet 
argument perd toute sa valeur si nous démontrons que 
la lettre XXVIII est postérieure à la XXIXe et aux années 
397-398. 

Il nous reste, après avoir écarté les deux arguments 
de l'ancienne chronologie, à reprendre les textes de la 
lettre XXIX et du NataJicium IX sur le retour de 
Mélanie, le voyage de Nicétas, la lecture de la Vie de 
saint Martin, et à les examiner en eux-mêmes. 

Tout d'abord, si la lettre est de 402, n'est-il pas au moins 
étrange que Paulin n'y souffle pjas mot de ces constructions, 
qui l'occupent tant à cette époque, qu'il fait visiter si 
complaisamment à Nicétas, qu'il décrit si longuement dans 
le Natalicium IX et dans les lettres contemporaines? (1). 
Il n'y a pas la moindre allusion à une visite de Mélanie à sa 
nouvelle basilique dans cette lettre si abondante; il sem- 
ble même qu'il ait été assez embarrassé pour loger la 
grande dame et sa suite. Il s'en excuse: « Tugurium vero 
nostrum, quod a terra suspensum cenaculo una porticu 
cellulis hospitalibus interposita longius tenditur, quasi dila- 
tatum gratia Domini, non solum sanctis cum illa plurimis, 
sed eîiam divitum illorum catervis non tncapaces angus- 
tias praebuit, in quo> personis puerorum ac virginum choris 
vicina dominaedii nostri Felicîs culmiaa resultabant» (2). 

1. Ep. xxx, xxxi, xxxn. 

2. Ep. XXIX, 13. 



- 36 - 

Les derniers mots signifient simplement qu'il a installé 
ou bâti à son ê arrivée son humble monastère auprès de 
l'ancienne église de saint Félix. Des constructions de 402, 
du projet même, pas le moindre indice. Mais il y a autre 
chose que cet argument négatif et il nous semble qu'on 
a passé à côté du seul passage intéressant et concluant du 
texte. 

Comment, en effet, entendre les mots: « Qui ex Daeia 
Romanis merito admirandus advenerat » autrement que du pre- 
mier voyage de Nicétas? Il est certain qu'en 402 Nicétas est 
venu directement à Noie pour y célébrer la saint Félix (1) 
avec Paulin: le Natalicium IX a été lu le jour même de la 
fête et Nicétas était assis à côté de l'auteur: 

Salve, cara dies, salve, mihi lux mea, salve, 
semper fcsta mihi, sed in hoc clarius anno 
orta refulsisti, quia cum Felicis honore 
Nicetam revehis, sanctorum ut amore duorum 
binum habèam natalem hodie ... 

v. 148 sq. 

Unctus adest Domini Christi comitatus amicis 
Nicétas ; hinc vernat hiems. . . 

v. 163 sq. 

Uberius solito placidum mihi pectus inundat 

natalemque mihi duplicat Felicis amore 

multiplici. Video praesenti lumine coram 

Nicetam rediisse mihi visoque parente 

eu jus prae cunctis amor in me régnât et ipse 

Nicétas fio, benedicti nominis instar. 

Hune ego conspiciens longo post tempore longe 

natali venisse tuo, clarissime Félix, . . . 

v. 177 sq. 

Et quia Nicétas, Domini puer atque sacerdos, 
longinqua tellure mihi modo missm, ad istum 
ecce diem venit... 

v. 233 sq. 

Sed quoniam lateri meus adsedit ipse magister. 

v. 243. 
Sentio Nicetam qui proximus adsidet et me 
tangit et adjuncto lateri vicinus anhelat. . . 

v. 315 sq. 

J, 14 janvier. 



— 37 - 

Paulin fait visiter ses constructions et le jardin de saint 
Félix (hortulus Nolanus) à son hôte, comme s'il ne les 
avait jamais vus; il décrit longuement les basiliques qu'il 
vient d'édifier; il disserte sur l'éducation artistique du 
pteuple; en un mot, le poème n'est qu'un long écho de leurs 
longues causeries: 

Nunc, sancte parens, aurem mihi dede manumque; 
nodemus socias in vincula mutua palmas, 
inque viam nexis alterno foedere dextris, 
sermones varios gressu spatiante seramus. 

v. 345-348. 

Aussi faut-il s'étonner de ne pas trouver d'allusion q 
saint Martin dans ce pjoème, alors que la lettre XXIX nous 
apprend que Paulin a profité du voyage de Nicétas pour 
lui faire connaître l'ouvrage de Sévère. C'est pour Paulin 
et pour saint Félix que Nicétas est venu une seconde fois 
en Italie et c'est à son deuxième retour en Dacie qu'il 
faut, contrairement à l'opinion de Lebrun, reporter le poè- 
me des adieux de Paulin (1). La citation de la lettre XXIX 
laisse assez entendre que c'est à Rome que Nicétas était 
venu la première fois. C'était sans doute à l'occasion de 
la fête des Apôtres; Paulin, qui s'y rendait chaque année, 
ne pouvait pas manquer de l'y rencontrer; il l'aura invité 
à revenir ppur le voir à Noie et pour vénérer son saint 
Félix: n'est-ce pas une promesse que tient Nicétas en 
402? 

Venisti tandem . . . 

C'est enfin la seule explication des mots Romanis admi- 
randus. Paulin a été témoin de la curiosité excitée par 
le grand évêque barbare: il a pli revenir, il est revenu 
sans doute à Rome à son deuxième voyage, mais cette 
curiosité ne pjeut se rapporter qu'au premier. 

1. Carmen XVII. Ad Nicetam redeuntem in Daciam.. 



— 38 — 

D'autre £art, on n'a pas relevé les expressions singulières 
que Paulin emploie pour annoncer à Sévère qu'il a fait 
connaître la Vie de saint Martin à Mélanie et à Nicétas: 
«Non tuli ut te ista nesciret..; Nicetae et plurimis sanctis 
revelavi. » Il est encore sous le charme du livre; il tient 
à en faire lui-même la lecture à ses hôtes (ipse recitavi}; 
il hésite presque à l'avouer, comme si cette révélation eut 
été indiscrète, comme s'il eût promis de taire au moins 
le nom de l'auteur: « Tuo te illi magis quam meo sermone 
patefeci». Ainsi, à l'époque de la lettre XIXX, la Vie n'est 
pas publiée; il ne Ta encore révélée ni à Noie ni à Rome. 
Cette observation nous reporte à une date bien antérieure 
à 402, car nous nous retrouvons en face d'une question qui 
n'a p&s été moins agitée que celle du retour de Mélanie 
et qui est encore sans solution, la date de la mort de 
saint Martin, fixée pour les uns à 397, pour les autres 
à 402, suivant que l'on fait fond sur le témoignage de 
Sévère ou sur celui de Grégoire de Tours (1). J. de Prato 
a le premier (2) apporté quelque lumière dans la dis- 
cussion en démontrant que cette question est distincte 
de celle de la publication dp la Vie qui nous intéressé 
seule. Sévère a écrit la Vie du vivant de Martin, proba- 
blement au retour de son premier voyage à Tours; il l'a 
gardée en portefeuille (3), comme il le dit lui-même, par mo- 
destie et par égard pour le saint qui semble ne l'avoir 
pas connue; il ne l'a éditée avec des additions et des retou- 
ches qu'après sa mort, entre les Epîtres à Aurèle et à 
Bassula et l'Epître à Eusèbe. 

1. Prato. Op. cit.: 400, avec Chifflet, Pagi. (Reinkens. Op. cit., 401). 
Lecoy de la Marche. Op. cit. : 397, avec les Bénédict. et Bolland. 

2. Dissert. prima. 

3. « Ego quidem libellum... scheda sua premere et intra domesticos parietes 
cohibere decreveram. » 

Vita M. Lettre-préface à Desiderius. 



- 39 - 

Prato trouve la confirmation de sa thèse dans deux 
passages des Dialogues écrits après la Vie; mais, à notre 
avis, il s'est trompé dans ses calculs. 

Posthumien nous apprend d'abord que c'est Paulin qui 
a apporté la Vie à Rome; il a été personnellement témoin 
de l'enthousiasme qu'elle y suscita: ce fut un gros succès 
de librairie: « Primus eum (librum) Romanae urbi vir stu- 
diosissimus tui (1) Paulinus invexit. Dejnde, cum tota certa- 
tim urbe raperetur, exsultantes librarios vidi, quod nihil 
ab his quaestuosius haberetur; siquidem nihil illo prom- 
ptius, nihil carius venderetur (2). » La conversation re- 
produite dans le premier Dialogue suit immédiatement le 
retour de Posthumien, envoyé par Sévère en Orient. Or, 
la Vie était connue à Rome avant son départ: il la trou- 
ve déjà dans toutes les mains à Alexandrie et dans les 
solitudes égyptiennes : « Hic navigationis meae cursum longe 
ante praegressus, cum ad Africam veni, jam per totam 
Carthaginem legebatur. Solus eum Cyrenensis ille presby- 
ter non habebat; sed me largiente descripsit Nam quid ego 
de Alexandria loquar? Ubi paene omnibus magis quam 
tibi (Severo) notus est. Hic Aegyptum, Nitriam, Thebaidem 
ac tota Memphitica régna transi vit. Hune ego in eremo 
a quodam sene legi vidi : cui cum me familiarem tuum esse 
dixissem, et ab illo et a multis fratribus haec mihi injuncta 
legatio est, ut, si unquam terras te incolumi contigissem, 
ea te supplere compellerem, "quae in illo tuo libro de virtu- 
tibus beati viri professus es praeterisse (3) ». 

D'autre part, Posthumien ne passa par Rome ni à l'aller 
ni au retour. Il nous trace lui-même son itinéraire. Il 
s'est embarqué à Narbonne, est arrivé en cinq jours en 

1. Severi. 

2. i)mZ.1.23. 

3. Id. 




— 40 — 

Afrique, grâce à une bonne traversée, a visité Carthage, 
le tojmbeau de saint Cyrien; il a relâché sur les côtes de la 
Cyrénaïque (1) et il est arrivé sept jours après à Alexan- 
drie (2); au retour, sur la foi d'un songe qui lui fait 
croire que Sévère le réclame, il s'embarque en Egypte 
sur un vaisseau marchand en partance pour Narbonne et 
aborde à Marseille après treize jours de navigation: diy 
jours après il est chez Sévère, après avoir voyagé dans les 
meilleures conditions possibles : « Adeo prospéra navigatio 
piae adfuit voluntati (3)». 

Or, il est resté absent trois ans. Sévère le dit et le 
lui fait dire: 

Dial 1,4: « Ante hoc triennium, quo tempore tibi, Sulpici, 
hinc abiens valedixi ». 

Dial. I, 1: « Posthumianus meus nostri causa ab Oriente 
quo se ante triennium patriam relinquens contulerat... » 

Cette indication nous permet de fixer l'époque de son 
pjremier voyage en Orient. Il est arrivé à Alexandrie en 
pleine querelle origéniste; les moines venaient d'être exi- 
lés. « Alexandriam pervenimus ubi foeda inter episcopos 
atque monachos certamina gerebantur, ex ea occasione 
y§l causa, quia congregati in unum saepius sacerdotes 
frequentibus decrevisse synodis videbantur ne quis Ori- 
genis libros legeret aut haberet... Ex studiis partium orta 
est seditio; quae cum reprimi sacerdotum auctoritate non 
posset, scaevo exemplo ad regendam Ecclesiae disciplinam 
praefectus assumitur, eu jus terrore dispersi fratres ac per 
diversas oras monachi sunt fugati... Istius modi ergo tur- 
bationô, cum veni, Alexandria fluctuabat (4) ». Les pas- 

1 Dial I, 3 

2. Jd. I. 6. 

3. Id. I, 1. 

4. Id. , 6-7. 



— 41 — 

sions étaient encore assez vives ppur que Posthumien 
ne se souciât pas de rester à Alexandrie malgré les efforts 
de Tévêque pour le retenir et pour qu'il partît à Bethléem 
auprès de saint Jérôme. « Me qûidem episcopus bénigne 
admodum excepit et secum tenere tentavit, sed non fuit 
animus ibi consistere ubi recens fraternae cladis Jerve- 
bat invidia (1) ». C'est en 400 que Théophile fait tout à 
coup volte-face contre les moines origénistes de Nitrie; 
c'est au mois d'août 400 qu'il fait appel aux évêques de Pales- 
tine et de Chypre (2). C'est donc à la fin de 400 ou au 
plus tard au commencement de 401, buvant ou après l'in- 
terruption de la navigation, que Posthumien arrive en 
Egypte et c'est en 403 qu'il revient chez Sévère. En 401 
la Vie est donc déjà connue à Rome: elle a pénétré en 
Afrique et dans tout l'Orient. Il en résulte qu'il est im- 
possible d'en placer la révélation à Mélanie et à Nicétas 
en 402. Curieuse comme elle Tétait de l'histoire des 
saints, Mélanie l'aurait certainement déjà lue avant son 
retour; quant à Nicétas et à ses compagnons, ils auraient 
eu déjà tout loisir de se la procurer en Italie et à Rome. 
Ainsi, la date de 402 se trouve définitivement écartée. 
Mélanie n'a pu faire visite à Paulin et la lettre XXIX 
n'a pu être écrite que dans les années 398^ 399 ou 400. On 
le Natalicium IX défend qu'on arrête à 400: « Venisti 
tandem quarto redditus anno ». Restent 398 et 399. Nous 
n'hésitons pas ici à nous écarter de nos prédécesseurs et à 
fixer, d'après le calcul antique qui tient toujours compte 
du point de départ, le premier voyage de Nicétas à l'an- 
née 399. C'est la quatrième année qui le ramène à Noie en 
402 et la lettre XXIX est de 399. 

1. Id. 7-8. 

2. Cf. notre Op. cit. 



— 42 — 

Nous allons voir que cette date s'accorde avec la chro- 
nologie des autres lettres et avec les textes. Avant de 
quitter cette première discussion^ remarquons que ; si des 
trois textes fameux sur lesquels on se fondait jusqu'ici celui 
de la lettre XXVIII est désormais sans valeur, les cinq 
lustres de Paulin et les vingt-sept ans de Pallade cadrent 
assez bien avec la date nouvelle, à les compter les uns et 
les autres à partir de 372. 

LETTRE XXIII 

Parmi les autres lettres apiportées par Victor, la XXIII e 
est Certainement de son premier voyage à Noie et c'est 
avec raison que de Rubeis Ta jointe à la XXIXe. Elle 
n'est, nous l'avons vu, qu'un long éloge dithyrambique du 
nouveau messager; Paulin félicite Sévère de son choix et 
le remercie de l'envoi de manteaux dont il est question 
dans la XXIXe (1); de plus, la XXIXe cadre mieux que ia 
XXIVe, comme on l'a cru généralement, avec les derniers 
mots de la XXIII e sur les excès de charité de Sévère 
vis-à-vis de son ami (2); enfin, le premier voyage de Victor 
à Noie ne pieut pas être antérieur à 399 et c'est bien cette 
année que Paulin écrivit ces deux lettres à quelques se- 
maines d'intervalle. 

En effet, Lebrun place cinq lettres avant elles et après 
la Ve : ce sont les lettres XI, XVII, XXII, XXIV, XXVII. 
Avant de les examiner en particulier, rappelons que jus- 
qu'à l'arrivée de Victor, Paulin n'a reçu qu'un courrier 
au plus par année: c'est alors seulement que Sévère, ne 
se résignant pas à attendre jusqu'au printemps, devan- 
ça l'heure habituelle de la correspondance et lui envoya 

1. Ep. XXIIl. 3; XXIX, 1 et 3. 

2. Cf. p. 53., Ep. XXIV. 



— 43 — 

ce nouveau et second messager : « Nunc vero ista nostrae 

visilationis vice etiam temet ipsum supergressa humani- 

tate superasti. Sat enim nabis erat annuis commeatibus 

emereri litteras tuas et a te missos videre... Tibi tamen 

satis non fuit institutam observantiam sollemni perfunc- 

tione celebrare. Longum tibi multa dilectio fecit mora 

hiemis a nobis silere nec suffecit litterarum ad nos editione 

maturare, nisi gratiam sermonis tui etiam de sanctis co- 

mitibus tuis lecto perlatore cumulares (1). » Il n'est pas 

douteux que Paulin a déjà répondu une première fois cette 

année à Sévère quand il écrit les lettres XXIX-XXIII. Il en 

résulte encore que la lettre XXVIII ne peut pas être de 

cette même année: presque tous les auteurs ont rapproché j 

les deux passages suivants des lettres XXVIII et XXIX 

pour en conclure que Mélanie était rentrée au printemps: 



Ep. XXVIII, 3: « Hieme decedente susceptum (Victo- 
rem) necesse habui vernis mensibus detinere. » 

Ep. XXIX, 6: «Ad eos potissimum dies nobis f rater 
Victor occurrit quibus sanctam ipsam.. excepimus. » 

Mais, si Victor était arrivé au printemps, Paulin ne 
pourrait pas avoir déjà reçu un premier courrier de Sévère 
et y avoir déjà répondu. Aussi, comme nous l'avons con- 
jecturé, nous pensons que Nice tas est arrivé à Rome au 
milieu de l'été de 399 pour la fête des Apôtres, que Mélanie 
a débarqué quelques semaines plus tard et que Victor 
est survenu à la fin du même été. Il (est clair que Paulin 
a reçu Mélanie après Nicétas: « Quo génère te Nicetae 
qui ex Dacia advenerat revelavi». Bien plus, quand on 
le voit violer la parole donnée à Sévère deux fois de suite 
et ne pouvoir s'empêcher de communiquer la Vie coup 

1. Ep. XXIII, 2. 



. r À 



— 44 — 

coup à Nicétas et à Mélanie, il y a tout lieu de croire 
que c'est ce premier messager d'Aquitairle, venu avant 
Victor, qui a apporté l'ouvrage à Noie au commencement 
de 399. 

LETTRE XI 

Il semble précisément que la lettre XI soit une réponse 
à ce premier courrier. Nous y lisons : « Neque tibi dona- 
tum fuisset enarrare Martinum nisi dignum os tuum sacris 
laudibus mundo corde fecisses. Benedictus igitur tu homo 
Domino, qui tanti sacerdotis et manifestissimj confessons 
historiam tam digno sermone quam justo affectu percen- 
suisti. Beatus et ille pro meritis qui dignum fide et vita sua 
meruit historicum, qui et ad divinam gloriam suis meritis 
et ad humanam memoriam tuis litteris consecratur (1) ». 
J, de Prato qui, d'après Lebrun, a fixé la lettre à l'année 
397 et qui estimait avec raison d'ailleurs que la com- 
position de la Vie était antérieure à 400, a eu le tort de 
soutenir, contre la vraisemblance et l'opinion commune, 
que Paulin ne connaissait alors la Vie que par ouï-dire 
et par les indiscrétions des envoyés de Sévère. Il est évi- 
dent qu'il avait le texte en main quand il écrivait ces li- 
gnes. Les mots enarrare, percemuisti, digno sermone le font 
assez entendre. La lettre XI répond à l'envoi de la Vie. 
Chifflet (2) veut au contraire qu'elle soit des premières 
années de la correspiondance et qu'elle ait été écrite encore 
en Espagne. Il montre qu'elle se rencontre sur beaucoup 
de points avec les Epîtres métriques à Ausone. On peut 
même ajouter qu'elle cadre assez avec les lettres I et 
V; tels passages semblent se rapporter aux débuts de leur 
amitié : Paulin se félicite de recevoir comme messagers des 

1. Ep. XI, II. 

2. Op. cit., XVI, XVII. 



— 45 — 

jeunes gens de la maison de Sévère, qui sont à la fois ses 
domestiques et ses fils spirituels (1); il se réjouit d'avoir 
trouve un ami qui désormais lui tiendra lieu « du père 
qui se montre sans cœur vis-à-vis de lui, du frère qui 
le néglige, de l'ami qui l'oublie (2) » ; on le dirait à pei- 
ne sorti de ses angoisses, à pjeine échappé aux attaques 
du monde; enfin, il l'invite et il esp|ère bientôt le voir 
arriver. Mais, la thèse de Chifflet est en contradiction 
flagrante pivec le texte cité sur la Vie de saint Martin. Si 
la Vie a été écrite bien avant l'édition, il n'est pas moins 
sûr que Paulin qui l'avait reçue au tempjs de la lettre 
XI n'a pas pu la garder pour lui seul pendant tant d'an- 
nées. On connaît son enthousiasme facile, les déman- 
geaisons qu'il avait de parler, de bavarder (3). Comment au- 
aurait-il pu conserver son secret à chacun de ses séjours à 
Rome, au milieu de ce qu'il y avait de plus distingué et de 
plus curieux dans la société chrétienne, en particulier 
en 398, quand il y fait connaissance de ce Rufin qui s'in- 
téressait tant aussi à la vie des moines et des saints? Les 
lettres XXIX et XXIII ont dû être écrites pjeu après la 
Xle, après que Paulin eut fait connaître à ses hôtes l'ouvra- 
ge qu'il venait de recevoir. 

Elles nous le montrent en effet débordant d'admiration 
pour les vertus de saint Martin. La Vie est sans cesse 
sur ses lèvres. Il vient de la lire et de la relire. Il s'en est 
nourri. Il compare Mélanie au saint évêque: il trace dans 
la première lettre sa vie et son portrait à l'imitation de Sévè- 
re et pour le payer de retour: « Quo etiam illustri illi 
materia et eloquentia libro tuo vicem aliquam videar 
referre, si feminam inferiorem sexu virtutibus Martin^ 



1. Ep. xi, l et 8* 

2. ld., 3-4. 

3. Cf. Ch. II, page 101. 



- 46 — 

Christo militantem, prosequar (1)». Dans la seconde, il 
célèbre en Victor le disciple de saint Martin; une allu- 
sion fait entendre que la Vie est récente: « Vere re- 
cognovimus in eo sanctorum formulam beatorum Mar- 
tini et Clari, quem proximo intervallo illustris magistri se- 
quacem te auctore cognovimus (2) ». Enfin, si la lettre 
XI avait été écrite en 394, il n'aurait guère pu appliquer à 
Sévère l'épithète de « frequentator Martini » (3), et le jardin 
pour lequel il a quitté Ebromagus ne peut être que ce 
jardin de Félix dont il parle si souvent dans les autres 
lettres et dans les Natalicia (4). Il faut conclure que la lettre 
XI a été apportée à Noie au commencement de 399 et 
que cette même année Paulin communiqua à ses hôtes la 
Vie que Sévère lui avait envoyée pour lui seul. C'est alors 
que Posthumien fut témoin du succès du livre à Rome, 
après cette « révélation ». 

LETTRE XXVII 

Il nous reste en effet, à prouver que Posthumien se 
trouvait à Rome en 400, alors qu'il est établi qu'il n'a 
pas pu y venir plus tard en raison de son départ pour 
l'Orient. D'après la lettre XXVII, Paulin reçut la même 
aimée les visites successives de Posthumien et de Thé- 
ridius, puis de Virinus et de Sorianus avec des lettres 
de Sévère. Posthumien et Théridius revenaient (5) à Noie: 
contrairement à l'habitude, c'est Paulin qui avait en- 
voyé ces Aquitains à son ami. Le désir de voir le saint 

1. Ep. XXIX, 6. 

2. Ep. XXIII, 3, et 4 : « Ex libro enim tuo istius gratiam servi tutis adamavi 
utminimam saltem guttulam de sacris Martini actibus delibarem. » 

3. Ep. XI, 13. 

4. Ep. XI, 14. - Nat. IX, 367; X. 270. - Ep. XXXII, 12; XXXIX, 4. 

5. Ep. XXVIII, 1. « Reditum ad nos Posth. et Theridii. » 



— 47 - 

homme les avait amenés à Noie et ils lui avaient tant 
plu qu'il s'empressa de les renvoyer pour qu'ils fissent 
connaissance avec Sévère : « Verum ego cum illos inopinato 
Domini munere adlapsos mihi taies comperissem, qua- 
les et tibi postea in brevi claruerunt, etiam invidebam 
mihi cur in hac parte felicior te fuissem, ut tuo conspectu 
et consortio digniores ego potius obtinerem vel potius 
agnovissem. Denique, ut quam primum hac qua me beatum 
existimabam gratia te consorte gauderem, et praesentes, 
increpui quod se familiaritatis ac notitxàe tuae expertes fate- 
rentur, neque quicquam studiosius mandavi proficis- 
centibus quam ad conspectum tuum complexumqué pro- 
perarent* teque cognoscere omnibus in patria rébus et 
curis suis anteferrent. Et, gratias Domino, recipimus êos 
veni entes in exsultatione.. (1) » 

Or, la lettre XXVII, contemporaine de ces deux visites 
successives, est postérieure aux lettres XXIX-XXIII, puis- 
que c'est en 399 que Paulin reçut pour la première fois 
deux courriers de Sévère. Elle est postérieure aussi à la 
Xle et à la XXIIIe puisqu'il y associe au nom de Martin 
celui de Clair (2) qu'il ne connut sans doute, d'après Je 
XXIIIe, que par la lecture de la Vie (3). D'autre part, 
le Natalicium VII nous apprend que Théridius se trou- 
vait à Noie au commencement de 399. L'auteur y célèbre 
longuement l'anniversaire de sa guérison miraculeuse (jan- 
vier 400). L'année précédente, Théridius vaquait à la tom- 
bée de la nuit aux préparatifs de la fête de saint Félix 
quand son œil vint heurter le crochet d'un lustre de la 
basilique. Il s'était grièvement blessé, mais le saint dont 
la protection lui avait conservé la vue l'avait guéri en 

1. Ep. XXVII, 2. 

2. Id., 3 

3. Ep. XXIII, 3. 



— 48 — 

quelques jours. Il y a juste un an depuis le miracle: 

Ex illa modo nocte diem cadit annus in istam (1). 

Or, pour que Théridius se soit trouvé à Noie en jan- 
vier 399, il faut qu'il y soit arrivé avant l'hiver dès 
398; de plus, la complaisance (2) avec laquelle Paulin 
s'étend sur ce petit événement et parle de son cher Théri- 
dius laisse croire qu'il était encore à Noie en janvier 
400, lors de la composition et de la lecture du Natali- 
cium VII: 

Det mihi prima meus narrandi exordia frater 
Théridius; nam quod potiusve priusve canendum 
suscipiam Felicis opus, quam quod mihi, tectis 
ipse meis quibus est, idem Dominaedius egit? (3). 

Les deux compagnons ont dû arriver à Noie à l'impro- 
viste (inopinato Domini munere) au cours ou à la fin 
de 398; ils y seront restés pour la fête de saint Félix 
en janvier; Paulin les aura renvoyés à Sévère après la 
guérison de Théridius et ils seront revenus vers la fin 
de 399 pour assister à la fête de 400 et pour entendre 
ce Natalicium VII que Paulin avait sans doute annoncé 
et promis au héros du poème à son départ. 

" Il est donc certain, d'après la lettre XXVII, que le pre- 
mier voyage de Posthumien à Rome ne peut pas être an- 
térieur à 400, comme il est établi d'après les Dialogues, 
qu'il n'est pas postérieur: il est de 400. 

On peut s'étonner que Sévère ait envoyé si tôt en Orient 
ce Posthumien qu'il ne connaît pas encore en 399. Mais, 
quand on voit l'impîression extraordinaire qu'il fit sur 
les deux voyageurs et comment il sut se les attacher du 

l.'Nat. VII, 110; de môme, 204. 

2. Id., de 105 à 308. Le poème compte 335 vers. 

3. Id., 105. — 109. 




— 49 — 

premier coup, on comprend qu'il ait pu charger l'un «d'eux 
de cette mission lointaine dès Tannée suivante: « Quas 
illi Deo primum qui non isolum satiasset, sed et superasset 
desiderium eorum, ut plura in te quam praesumpserant in- 
venirent hona; quas nobis, qui tantae illis adquisitionis 
fuissemus auctores ; qtias sibimet ipsis, quod nobis in suum 
lucrum paraissent, gratias agebant! Ineffabile mihi est 
quanta me voluptate perfuderint cum referrent et actus et 
sermones tuos et Jpjerfectum oor tuum caritatis divinae 
sapientia; etc. (1) » Au reste, Posthumien paraît avoir eu | 

le goût des voyages (2); témoin son premier voyage en . vjî 

Italie et, au cours de sa mission, ses arrêts et ses excursions 
en Afrique, à Carthage et dans la Cyrénaïque, en Egypte 
et en Palestine; la brusquerie avec laquelle il s'embarqua 
un beau jour sur un navire en partance pour Narbonne; 
sa hâte à repartir en Orient à peine de retour, mais en 
passant cette fois par Noie pour y voir Paulin (3). C'est 
sans doute pour "lui faire ses adieux avant son premier 
voyage qu'il y revint en 400 avec Théridius; il fut témoin 
du succès de la Vie à Rome, retourna passer l'hiver au- 
près de Sévère avec des lettres de Noie et s'embarqua à 
Narbonne au printemps de 401. 

Ici s'arrête le premier cercle de notre dissertation. Nous 
avons désormais la base de notre chronologie. Résumons 
les résultats acquis. Nicétas et Mélanie sont venus en Italie 
en 399, le premier à Rome seulement vers la fin de juin; 
Mélanie passe à Noie quelque temps après, à son retour 
d'Orient; vers le même moment arrive Victor: c'est son 
premier voyage; il emporte à la fin de l'été les lettres 
XXIX et XXIII. ^Paulin avait reçu au commencement de 

1. Ep. XXVII, 2 et 3. 

2. Dial., I, 1-7; 23; III, 17-18. 

3. Dial.. III, 17. 






— 50 - 

l'été la Vie de saint Martin: il avait répondu à Sévère par 
la lettre XL C'est la même année enfin que son indiscré- 
tion fait connaître l'ouvrage à Rome. 

Ajoutons que cette argumentation ne va pas sans 
jeter quelque lumière sur la date de la mort de saint 
Martin. Si Paulin conserve si jalousement le secret de 
la Vie au commencement de 399, c'est qu'elle n'est pas 
encore publiée et c'est que, selon toute apparence, saint 
Martin n'est pas mort Entre les deux dates tant discutées, 
397 et 400, nous nous rangeons délibérément et malgré l'avis 
des derniers historiens de saint Martin, à l'année 400. Les 
calculs particuliers de J. de Prato l'ont amené à la même 
conclusion. Posthumien revient auprès de Sévère en 400; 
il lui apprend que son ouvrage est dans toutes les mains 
à Rome; c'est à la fin de 400, après la mort du héros, 
que l'auteur se sera rendu aux instances dje son ami 
Desiderius et qu'il aura publié son livre. Posthumien en 
emporte un exemplaire sur lui (1) en 401. D'autre part, 
alors que nous ne trouvons aucune allusion à la mort 
de saint Martin dans la correspondance si active et si 
suivie de cette époque où elfle se place de toutes façons, 
cette correspondance nous offre précisément une lacune 
dans les années 401-402. N'y a-t-il pas lieu de croire que 
ce silence est dû à une absence de Sévère lors de la mort 
de Martin, à son séjour à Tours, "à la perte des réponses 
de Paulin aux lettres que lui annonçaient la catastrophe. 
Il est d'ailleurs invraisemblable que, si Martin était mort 
en 397, nous n'en trouvions pas l'écho dans les lettres 
de 399 et dans les conversations de Paulin avec Nicétas et 
avec Mélanie. 

1. Dial., I, 23: Sub veste. 



— 51 - 

Pour confirmer une dernière fois notre thèse, il nous 
faut encore examiner si les lettres XVII, XXII, XXIV, 
que Lebrun fixe avant le premier voyage de Victor en 
399, 400, 401, peuvent trouver place entre la lettre V et 
les lettres XI-XXIX-XXIII, c'est-à-dire en 396, 397 et 398. 

LETTRE XVII 

La lettre XVII renferme des indications chronologiques 
importantes que Ton a interprétées peut-être trop légère- 
ment Elle appartient, comme la V*, aux premières années 
du séjour à Noie. Paulin compte toujours sur la visite 
de Sévère. Cependant son affection s'impatiente. Il est 
las d'inviter et d'attendre: « Et invitando te et exspectando 
defessi sumus, neque nobis aut vota jam aut verba su- 
persunt quae totiens precibus ac litteris frustra effusis àdji- 
ciamus... (1)». Voici près de deux ans qu'il se torture (2), 
qu'il n'a pas de nouvelles: Sévère n'écrit pas, pense-t-il, 
parce qu'il est en route. Hélas, le deuxième été s'avance; 
il espère enfin le voir à Rome pour la fête des Apôtres: 
il n'y rencontre que Sabinus qui lui remet du papier... 
Les occupations, les visites ne lui laissent pas le temps 
d'écrire pendant les dix jours qu'il y passe; à Noie, une 
assez longue indisposition retarde encore sa réponse. C'est 
à tort que Tillemont et Lebrun ont compté deux années 
pleines entre cette lettre et la précédente. Chifflet avait bien 
vu qu'elle n'excluait pas la possibilité d'une correspon- 
dance au commencement de la première des deux années 
d'attente. Au contraire, c'est sans doute à la suite d'une 
nouvelle promesse de Sévère et d'un nouvel appel pres- 
sant que Paulin attend son ami toute une année sans 

1. Ep. XVII, 1. 

2. Id. o Toto prope biennio suspensos cotidiana conspectus tui cruciasti. » 



— 52 — 

recevoir même un mot d'explication sur son retard. Les 
envoyés de Sévère sont venus au commencement de cette 
première année à Noie; Paulin les a renvoyés aussitôt 
pour qu'il eût encore le temps de venir à son tour dans 
fêté: il lui suffisait d'arriver avant l'hiver pour assister 
à la fête de saint Félix. Rien ne nous empêche donc de placer 
la lettre XVII en 397, et la lettre qui a précédé et à la- 
quelle il y est fait allusion au printemps de 396. 

Cette date est conforme aux indications que nous trou- 
vons dans la seconde partie de la lettre. € Causari infirmi- 
tatem magis quam pigritiam vel exceptionem personnarum 
qui possis nescio, cum intra annum eadem opéra ad nos 
potueris pervenire ac recurrere qua Gallicanas peregrina- 
tiones tôt annis fréquentas et iteratis saepe intra unam 
aestatem excursibus Turonos et remotiora visitas. Juste 
fateor et merito Martinum frequentari... (1) i Martin est 
encore vivant et cependant il y a déjà longtemps que Sévère 
lui fait sa visite annuelle. Or, il a commencé ses voyages 
à Tours vers 392-393, et le premier est antérieur à sa con- 
version et de peu postérieur à celle -de Paulin: t Sermo 
autem non alius apud nos fuit, dit-il de cette première 
visite, quam mundi hujus illecebras et saeculi onera relin- 
quenda ut Dominum Jesum liberi expeditique sequeremur : 
praestantissimumque nobis praesenlium temporum illustris 
viri Paulini exemplum ingere"bat... ; illum ndbis sequendum, 
illum clamabat imitandum (2). » 

LETTRE XXII 

La lettre XXII est antérieure à la XXVII*, car ce Sorariius 
qui l'emporte vient alors pour la première fois à Noie: 

1. Ep. XVII, 4. 

2. Viu M. XXV. 



— 53 - 

c'est Marracinus qui l'envoie de Rome où il s'est arrêté. 
Paulin se félicite de l'arrivée de ce nouveau courrier et le 
recommande chaleureusement à Sévère qui ne le con- 
naît pas encore (1). Rien ne s'oppose à ce que cette lettre 
soit de 398: Sorianus resta quelque temps chez Sévère; 
puis, il revint à Noie avec Virinus Tannée de la XXVIR 
Quant à la lettre que « le moine peu spirituel » (2) avait ap- 
portée à Noie à son premier voyage, pourquoi ne serait- 
ce pas cellei à laquelle Paulin répondit si vite au prin- 
tempts de 396? Il ne nous reste rien de cette année. 

LETTRE XXIV 

Nous nous séparons encore sur la XXIV e de Lebrun 
qui voit dans les premières lignes une allusion aux der- 
nières de la XXIIIe et qui les croit toutes deux du même 
courrier. Voici les textes: 

Ep. XXIII, 47. 

« Quo magis tua: caritate gloriamur in Domino, quae 
sola nos facit aliquatenus vel unum de magnis et innu- 
meris debitis Deo solvere. In omnibus enim aliis bo- 
nis vix nos tantum vel in paucis initiatos, in tua tantum 
dilectione plrofitemur esse perfectos. » 

Ep. XXIV, 1. 

« Habeo tibi adhuc aliquid dicere, quanquam tu inoptertis 
litterarum promptuariis accipias et super tecta studeas 
praedicare... Tuam simul temeritatem divulgabis, de qua 
conquerentes hanc epistulam fecimus, superioris fine com- 
moniti, de caritatis scilicet et perfectionis verbo, ut istius 
faceremus exordium. » 

1. Ep. XXII, 3. 

2. Marracinus. Inêpiritaîis Me monachus. Ep. XXVII, 1. 



-54 - 

Mais il n'est guère de lettre qui ne commence ou ne 
finisse par la même expression d'affection et de charité dé- 
bordante. Il nous en manque d'ailleurs beaucoup); nous 
en avons d'incomplètes et cette simple concordance ne 
nous autorise pas à rattacher la lettre XXIV à la XXIII*. 
D'autre pjart, il est certain que cette lettre date des pre- 
mières années de la correspondance: Chifflet la joint à la 
V«. Paulin reproche à Sévère de prêcher son mérite sur 
les toits, de faire lire ses babillages (1); il se plaint de ses 
éloges excessifs: ne lui offre-t-il pas déjà la palme comme 
s'il avait remporté la victoire? Il réplique qu'il est toujours 
en pleine bataille. Loin d'avoir achevé la route, il n'en 
est encore qu'aux premiers pas (2). Il semble bien diffi- 
cile de reculer cette lettre jusqu'à l'époque de la XXIIK 
Si Sévère s'est déjà dépouillé de la plus grande partie de 
ses biens et si Paulin l'a de beaucoup dépassé <(3), 
ils ont encore également besoin de courage pour vain- 
cre : c'est le mot qui clôt la lettre (4). Elle a été écrite soit 
en Espiagne en 393-394, soit plutôt à Noie en 395-396, peut- 
être avec celles que Marracinus emporta cette dernière 
année. De toutes façons, elle ne paraît pas postérieureî 
à cette date. 

Nous n'avons plus à examiner que les lettres manifes- 
tement postérieures à 399, c'est-à-dire les lettres XXX, 
XXXI, XXXII, et à revenir sur la XXVIIIe. 

LETTRE XXVIII 
Nous avons vu avec quelle légèreté on s'était fondé 

1. « Super tecta... stades prœdicare... » loquaoitatis nostrae inepta. Bp. XXIV, 
1. c Nugae meae. » Ep. XXVIII, 6. 

2. Ep. XXIV, I, 2, sq. (10, 13, 21) 

3. Id.,22. c Non perfecti, sicut dicis, îedinchoati, ut probamus, itinerii spa- 
ttum perlegimus. » 

4. Constantes eêtote. là, 23. 



-55 - 

sur deux mots de cette lettre XXVIII pour la joindre 
:à la XXIXe, pour édifier sur ce rapprochement toute l'an- 
cienne chronologie et pour conclure au retour simultané de 
Rufin et de Mélanie. Elle nous montre Rufin depluis long- 
temps en rapports intimes avec Paulin. Sévère qui tra- 
vaille à son Histoire a demandé certains renseignements 
chronologiques à son ami. Paulin lui répond que ses goûts 
ne l'ont jamais porté du côté de ces études et que, même 
au temps où il fréquentait les auteurs profanes, il n'a 
jamais mis les pieds sur le domaine de l'histoire ; mais, il a 
envoyé le questionnaire à son excellent ami, le savant Ru- 
fin, qui est seul à même de le satisfaire dans toute la 
région (1). Remarquons encore une fois combien il serait 
étrange, si la lettre XXVIII était contemporaine de la 
XXIX«, que Rufin se fût trouvé loin de Noie à ce moment, 
qu'il fût déjà si lié avec Paulin et que Paulin n'eût paa 
même nommé le compagnon de Mélanie dans la XXIX e . 

Fontanini, qui a longuement traité de ces deux lettres 
dans son Histoire littéraire d'Aquilée (2), a vu le pre- 
mier que la XXVIII* est postérieure à la XXIXe; que 
la première est du' printemps, la seconde de l'au- 
tomne (3); mais sa partialité pour Rufin qu'il fait rentrer 
en même temps que Mélanie les lui fait joindre enoDre 
dans le même courrier et il les fixe à 397 sans se douter 
de l'impossibilité d'accorder cette date avec la chrono- 
logie générale des lettres. Tous les auteurs les ont d'ail- 
leurs associées, soit en 398 comme Vallarsi, soit en 402 
comme de Rubeis (4). En réalité, la lettre XXVIII est de 

1. c Vererine apud alium in his regionibus frustra ea requirerem. » Ep. 
XXVIII, 5. — Cf. ci-dessus. 

2. Op. cit., Ruf. vita. I. 2. (Cf. aussi, VaUarsi, Hier, vita, Cap. XXIX). 

3. De même, Buse. 

4. Op. cit., XI et XIX. 



-56 - 

beaucoup postérieure au groupe XXIX-XXIII: Victor est 
devenu le courrier ordinaire des deux amis: « Redit a 
me tibi Victor ut redeat a te mihi, Victor, commune pignus 
et fidèle contubernium et sollemne solatium nobis... ut nos 
reficiat annuis inter utrumque discursibus, ferens indefessus ac 
referens commercia litterarum... (1) ». A supposer qu'il fasse 
au début de chaque année l'aller et le retour, alors 
qu'il en est bientôt empêché, c'est deux ans après le grou- 
pe XXIX-XXIII qu'il remporte à son premier voyage, c'est 
à son troisième voyage au p|lus tôt que Paulin peut s' ex- 
primer ainsi sur son compte. Or, le voyage contemporain 
de la XXVIII e est précisément allongé par un retard con- 
sidérable. A peine en route, Victor rencontre à Narbonne 
Posthumien qui le fait revenir auprès de Sévère; il n'arri- 
ve à Noie qu'à la fin de l'hiver, c'est-à-dire l'année 3ui- 
vante; Paulin le retient tout le printemps; la maladie l'em- 
pêche d'écrire à Sévère; Pâques arrive, il le garde jus- 
qu'à l'été et le renvoie pour l'automne en autorisant Sévère 
à le garder tout l'hiver auprès de lui (2). Cette lettre ne 
peut donc être au plus tôt que de 399, plies l'année où Victor 
fait un second voyage, plus l'année où il revient sur ses pas, 
plus l'année de son arrivée, soit 402. 

1. Ep. XXVIII, 1. Cf., le reste ci-dessus. 

2. Ep. XXV III, 3. Ad Victorem nostrum recurro pro quo excusationem debee. 
Quod ad te tardius pacto redit, ne imputes pedibu ejus qui non pigritiae 
vitio, sed obedientiae studio apud nos diutius restiterant. Reputa tamen tem- 
pus non quo dimissum eum indicasti, sed quo misisti, et videbis de placita 
inter nos retinendi Victoris vicissitudine stare rationem mihi. Non enim ad 
hiemem apud nos, ut scripseras, exigendam ad fuit, sed, ut asseruit, de Nar- 
bonensi, ubi fratri Posthumiano occurrerat, remissus ad te, tune a te iterum 
profectus est cum ad me directus pervenire potuisset. Jam igitur hieme dece- 
dente susceptum necesse habui vernis mensibus detinere, et, quiabreve spatium 
videbatur, quoad ilico sollem nitas paschalis concluderet, cum et infirmissimus 
per idem tempus fahsem, ut ad rescribendi negotium non valerem, apposui 
de diebus aestivis moras ejus, ut compensarem te cum, si tantum in eo tui tem- 
poris usurparem, quantum tu in eodem occupaverasde diebus hibemit. Unde 
concédant, si autumno pervenerit ad unanimitatem tuarn, ut hiemem rursut 
impendat tibi... salva fide pacti. 



— 57 — 

Elle renferma d'ailleurs deux indications précieuses: la 
mention du retour de Posthumien et de l'envoi du ques- 
tionnaire à Rufin. Pour Posthumien, il ne peut pas y être 
question de son retour d'Italie en 399: l'éloge de Victor 
nous défend de remonter si haut; il s'agit bien de son 
retour d'Orient, c'est-à-dire de l'automne He 403 ou du prin- 
temps de 404. Cette date cadre avec la composition de 
l'Histoire Sacrée de Sévère. On s'accorde en effet à re- 
connaître qu'elle n'a pas pu être publiée avant 403 (1). Elle 
s'arrête au premier consulat de Scilicon en 400. Mais le 
synchronisme de la lettre XXXI, datée d'ailleurs par les 
Natalicia et qui renferme l'histoire de l'Invention de la 
Croix que Sévère reproduira presque textuellement dans 
son livre, nous force à en reculer la publication au 
delà de 403. Nous croyons que les Dialogues ont été écrits 
avant cette publication et, comme ils ont suivi immédiate- 
ment le retour de Posthumien, l'Histoire serait au plus 
tôt de 404-405. L'auteur y travailla longtemps: la lettre 
XXVIII nous montre avec quel soin. D'autre part, il semble 
bien que l'expression in his regionibus signifie que Rufin 
a déjà quitté Aquilée où il s'est retiré après sa querelle 
avec saint Jérôme, qu'il est revenu à Rome ou auprès 
de Rome, soit au couvent du Pinetum soit dans la maison 
de Mélanie, ce qu'il fit en 406-407: (2) coïncidence assez pro- 
bante, c'est à ces années qu'appartiennent les seules let- 
tres qui nous restent de sa correspondance avec Paulin. 
La lettre XXVIII ne paraît donc pas antérieure à 404. 
Elle est plutôt de 406-407. 

On peut s'étonner que Paulin envoie si tard à Sévère 
le Panégyrique de Théodose et les Natalicia dont il est 

1. Teaffel. Hist. Litt.rom., 111. (Ed. franc.) 

Ebert. Hist gin. de la litt. du moyen âge en Occident, I. 
Bernays. Sur la Chronique de S.- Sévère. Breslau. 1861. 

2. Cf., notre Op. cit., Ch. VIII. 



- 58 - 

question à la fin de la lettre. C'est qu'à ses yeux le 
le Panégyrique était un ouvrage encore trop profane (1). Il 
l'avait composé en 395 (2) peu après sa conversion, et l'avait 
envoyé à saint Jérôme avec qui il désirait entrer en 
relations: après la réponse du solitaire de Bethléem qui 
lui annonce un bel avenir s'il veut puiser son inspiration 
dans les Livres Saints (3), il l'avait serré dans ses tiroirs 
et oublié. Sévère en a entendu parler et il faut qu'il le 
lui ait réclamé, pour qu'il se décide à le lui envoyer: 
s'il ne va pas jusqu'à s'excuser de l'avoir écrit, il se défend 
de l'avoir jamais édité. Quant aux Natalicia, c'est le recueil 
des poèmes qu'il a écrits à cette date, dans l'ordre chro- 
nologique. Les premiers n'étaient que de simples et courtes 
effusions lyriques sans intérêt pour Sévère. Il ne les lui 
envoie que quand il a achevé le cycle qui concerne saint 
Félix: l'histoire du saint, le récit de ses miracles que Sévère 
connaît déjà par les rapports de ses courriers, voilà un sujet 
d'édification pour son ami et £our le cercle de ses jeunes dis- 
ciples. Enfin, il est possible aussi qu'il se soit contenté pen- 
dant plusieurs années de lire ses Natalicia et qu'il les ait gar- 
dés jalousement pour son cher saint Félix et pour lui, dans 
le même sentiment d'humilité qui faisait souhaiter à Sévère 
qu'on ignorât le nom de l'auteur de la Vie et qui le faisait 
hésiter même à la publier. 

LETTRES XXXI-XXXII 

Des trois lettres qui restent, les XXXIe et XXXII* sont 
contemporaines des grands travaux de Paulin et de Sé- 



1 Cf. Ch. II. 

». Après la mort de Théodose, 5 jany. 395. 

3. Hier. Ep. LUI et LVIII. 



- 59 - 

vère. Ici, les poèmes nous fournissent des synchronismes 
sûrs. Après avoir épuisé dans les Natalicia IV, V, VI, VII, 
VIII, la matière que lui offraient la vie et les miracles de 
saint Félix, Paulin en trouve une nouvelle dans la cons- 
truction de sa basilique en 402 et 403. 

In veteri nobis nova res adnascitur actu, 
et solita insolito crescunt sollemnia ritu; 
materiamque simul carminis et simul almi 
natalem geminant Felicis: in aedibus ejus 
nata recens opéra haec... (1) 

Le Natalicium IX n'est même qu'une longue description 
de la basilique nouvelle qu'il fait visiter à Nicétas. Dans ceux 
qui précèdent et dans ceux qui suivent, il n'en est pas encore 
ou il n'en est plus question. Le VIII e est écrit sous le 
coup de l'invasion gothique (2): c'est un appel émouvant 
à la protection de saint Félix; le XI* n'est qu'une longue 
dissertation sur le culte des reliques. D'ailleurs, la cons- 
truction de la basilique a duré deux ans: la troisième 
la voit achevée : 

. . . Annis sudata duobus 
tertius explicuit prece sanctorum atque ope Christi (3). 

Les vers cités plus haut nous montrent Paulin célébrant 
pour la première fois la St. Félix dans l'église neuve. 
L'année 403 couronne les travaux des années 401, 402: 
mais, en janvier 402, le travail est déjà assez avancé 
pour que la description comprenne les peintures intérieu- 
res: il s'excuse de faire lever la tête à Nicétas pour admirer 
les voûtes (4). En 403, il n'ajoute rien, si ce n'est le récit 
de l'incendie miraculeux des bâtiments qui gênaient 

1. Nat. 1, sq. 

2. Pollentia, 402. 

3. Id., 268-269. 

4. Nat. IX, 511-513. 



— 60 - 

l'agrandissement de la vieille basilique: c'est cette année 
seulement que la nouvelle église est consacrée. C'est sans 
doute en 402 que Paulin envoie à Sévère la description de la 
lettre XXXII :«. il n'y a pas de raison pour qu'il ait attendu 
encore un an. Au reste, les deux descriptions du Natalicium 
IX et de la lettre XXXII concordent parfaitement ; il 
y insiste également sur le portique bordé de chapelles 
pour les morts de marque et sur le symbolisme des trois 
baies de l'entrée qui figurent la Trinité (1). Une pensée com- 
mune a fait édifier en même temps les basiliques d'Eluso 
et de Noie: les deux amis ont respecté de même l'ancienne 
église et construit la nouvelle à côté comme un symbole 
des Deux Testaments (2). La lettre XXXII est contemporaine 
du Natalicium IX. Elle est d'ailleurs postérieure à la mort 
de saint Martin et à celle de saint Clair (3), ainsi qu'au 
retour de Mélanie, comme le prouve une allusion à la 
relique de la Croix qu'elle a donnée à Thérèse (4): 

Hoc Melani sanctae delatum munere Nolam 

summum Hierosolymae venit ab urbe don-um (5). » 

Cette mention a piermis de rattacher la lettre XXXII 
à la XXXIe, consacrée presque toute entière au ré- 
cit de l'invention de la Croix par sainte Hélène, qu'il tient 
de Mélanie. Sévère lui avait demandé des reliques pour 
la basilique qu'il vient de fonder à Primuliac, pays fie 
son ami (6). Il s'excuse de n'en avoir pas le moindre frag- 
ment à sa disposition; mais Thérèse envoie à Bassula la 
relique de la Croix rapportée de Jérusalem par Mélanie (7) 

1. Ep.XXXII, 12; Nat. X. 395-9. 

2. Ep.XXXII, 5; Nat. X. 173. 

3. Ep. XXXIII. 2, 5, 6, 7. 

4. Id. 7, 8. 

5. Id. 11. 

6. Ep. XXXI. 1; XXXII. 7. 

7. Ep. XXXII. 1, H. 



— 61 - 

Les deux lettres sont du même courrier, comme Lebrun l'a 
vu. La XXXIe a précédé : c'est la réponse à la demande de 
Sévère. La XXXI* y fait souvent allusion: Paulin se hâte, 
après les récits de Victor, de mettre Sévère au courant 
de ses propres travaux. 

LETTRE XXX 

Enfin, la lettre XXX est certainement antérieure. Pdulin 
refuse d'envoyer son portrait et celui de Thérèse à Sévè- 
re: dans la XXXII© il lui adresse des inscriptions ironi- 
ques pour ces mêmes portraits qu'il a fait peindre malgré 
lui dansi sadbasilique à côté de celui de saint Martin (1). Cette 
lettre est d'ailleurs iucomplète. Quant à sa date, si nous 
considérons que nous n'avons pas de lettres en 400 et 
que la correspondance de 401 a dû être remplie par la 
mort de saint Martin, nous pouvons l'avancer jusque-là; 
mais il n'est guère pjossible qu'elle ait été écrite avant 
400, puisque Sévère s'occupait déjà de la décoration de sa 
basilique. 

LES DERNIERES LETTRES 

La lettre XXVIII est donc la dernière qui nous soit 
parvenue: Victor l'emporte à l'automne de 404, au plus 
tôt; mais la correspondance ne s'arrête pas avec elle. Nous 
savons que le même Victor a apporté d'autres lettres d'A- 
quitaine dans les années qui suivirent; nous savons même 
qu'il en a remis plusieurs à Sévère l'année où il apporta la 
lettre XLIII à Desiderius (2): « Epistulas quas ad fratrem 
nostrum Severum habet (Victor), diverso tempore, prout 
impetus festinationem habebat, fecimus, sicut ipsoriim va- 

1. Ep. XXXII. 5; 

2. Sévère lui avait dédié la Vie de saint Martin. 










- 62 - 

ria lectione monstrabitur (1). » De Rubeis (2) a établi que 
cette lettre XLIII est antérieure aux lettres XL VI et XLVII 
adressées à Rufin, contrairement à une des conséquences 
de la thèse de Fontanini. Paulin proteste qu'il est inca- 
capable d'expliquer les Bénédictions des Patriarches que 
Desiderius lui a demandées et de toucher même du bout 
du doigt les mystères que ces prophéties renferment C'est 
sans doute sur une nouvelle insistance de Desiderius qu'il 
sollicite de Rufin coup! sur coup ces deux explications dans 
ses lettres XLVI et XLVII: il déclare y tenir autant pour 
être à même de répjondre à ceux qui le consultent que 
pour son instruction personnelle (3). Ces deux lettres et 
les deux préfaces des Bénédictions (4) qui y répondent 

1. Ep. XLIII, l. 

2. Op. cit. XIX. 

3. Ut ipse per te fiant conscius veritatis et magnae gratiae ac laudis aucht- 
rem habeam si his qui de me supra me propter operis necessarii gratiam 
sentientes comulendum me putarunt, divina potius et tuo spiritu quant d* 
meo sensu inepta respondeam. Ep. XLVII. 2. 

4. Ruf. Bened. praef. — Migne, P. L., XXI). — Nous avons dit que Reinelt 
conteste l'authenticité de ces lettres XLVI et XLVII qui gênent sa chrono- 
logie de la XXVIII* et qui étaient déjà suspectes à Sacchini, mais qui ont été 
publiées avec les lettres de Paulin par Rosweyd malgré Sacchini, par Lebrun et 
par Hartel. (cf. Lebrun. Dissert, de Ep. Migne, P. L., LVL, p. 753; Hartel. 
Praef. XIX). 

Ses raisons sont les suivantes : 

1°. Ces lettres ne se trouvent que dans les manuscrits des Bénédictions. — Mais 
nous avons tu combien la collection des lettres de Paulin est particulière et 
incomplète ; elle s'est enrichie chemin faisant ; il est naturel que ces deux lettre* 
se soient conservées avec les réponses de Rufin à côté des Bénédictions qu'elles 
concernent l'une et l'autre. C'est là que R. de la Barre est allé les chercher en | 
1580 pour les joindre aux autres lettres et c'est un singulier argument contre 
leur authenticité que la date tardive de leur réunion à la collection générale. 

2° Elles ne portent guère la marque du style de Paulin et il n'a pas pu écrire j 
si sèchement au c traducteur d'Origène » sur un sujet qui prêtait tant aux déve- 
loppements de l'allégorie mystique. — Mais ce sont deux billets adressés à no 
ami intime, l'un et l'autre à la hâte, le premier pour lui demander d'urgence, le I 
second pour lui réclamer une explication qu'il se reconnaît incapable de four- 
sûr à un autre ami. 

3° Reinelt se fonde sur sa chronologie de la lettre XLIII pour établir que les 
Bénédictions ont été écrites bien plus tôt qu'à l'époque vraisemblable des XLVI 
et XLVII. —Mais, il ne fixe la lettre XLIII à l'année 400 que parce qu'il renvoie 
à cette année la XXVIII* à laquelle il la joint et qui ne peut pas être de cette 



-63 — 

sont de l'époque où Rufin se proposait de ^quitter Aquilée 
pour rentrer à Rome et rejoindre Mélanie, c'est-à-dire de 
406-407 (1). Au reste, la lettre XLIII porte en elle-même 
sa date. Paulin excuse Victor qui a dû revenir sur ses 
pas et passer l'hiver à Noie. Des obstacles subits l'ont 
arrêté: « Proficiscentem subiti rerum obices retraxerunt, 
cum hiems navigationem et itinera metus clauderent... Scrijp- 
serat autem nobis frater Severus ut eum rèmitteremus atque 
ita praescripserat tempus ut ad vindemiae dies remissus oc- 
curreret In quo quia non potuimus ei parère, hac saltem 
specie oboedientiam praebere tentavimus ut illum, si non 
eodem anno quo speraverat, tamen eodem tempore quo 
jusserat occursurum recipiat (2). » C'est à tort (3) que Fon- 
tanini avait vu dans ces obstacles la campagne préparée 

époque. C'est précisément la concordance des lettres XLVI-XLVII et.XLVIII 
qui nous aide à établir la date de la XXVIII», de toutes façons postérieure à 
400. 

4°. Paulin n'a pas reçu de commentaire des Bénédictions de Rufin parce que 
Gennade n'en parle pas (Disseruit R. et Benedict... : De Script. Ec cl. 17) et 
parce que Isidore de Séville semble l'ignorer et se contente de dire : R. scripsit 
ad Paùlinum quempiam presbyterum de Benedict... De Vir. 6). — Mais Gen- 
nade qui ne mentionne même pas les Natalicia de Paulin (De Scr. Eccl. 48) 
et Isidore ont ignoré bien d'autres choses ! 

5° Enfin, ce Paulin à qui Rufin adresse son Commentaire serait Paulin de 
Milan, biographe de saint Ambroise : l'explication des Bénédictions des 
Patriarches était un des thèmes habituels de cette époque ; Paulin de Noie a 
dû recevoir des demandes d'explication de ce texte, Rufin en a adressé une à 
Paulin de Milan, et la confusion s'est faite entre les deux Paulin. 

Vraiment, n'est-il pas plus simple de penser que c est à son ami Paulin de 
Noie, à l'ami de son amieMélanie, que Rufin a adressé ses Bénédictions! Ci 
que nous disons de ces lettres XL VI et XL VII dans notre étude sur saint 
Jérôme aussi bien que dans ce chapitre ne nous semble pas permettre le moin- 
dre doute sur leur authenticité. 

Ajoutons que Reinelt s'étonne encore de l'ignorance de Paulin. — Dans toute 
son œuvre, sauf tel ou tel jeu de mots (sur Nicétas,dans le Nat. IX), nous n'avons 
aucune preuve qu'il possédât la langue grecque; enfin, il s'adresse dans ces 
lettres à un savant dont le retour d'Orient a été salué et mis à profit par tout 
ce qui « hellénisait » à Rome dans la société chrétienne. 

1. Notre Op. cit. Ch. vm. 

2. Ep. XLIII, 1 et 2. 

3. Rub. Op. cit., XIX, 2. 



- 64 - 

et menée contre Gildon de la fin de 397 au printemps 
de 398, car il s'agit d'une expédition maritime contre Gildon 
qui est en Afrique alors que les mots subiti obices se 
rapportent à itinera: la voie de mer est régulièrement fermée 
par la mauvaise saison; la route des Gaules jp-ar terre 
Test subitement par l'invasion. Il s'agit de la (des- 
cente soudaine de Radagaise jusqu'en Toscane' où Sti- 
licon l'arrêta à Fésules au commencement de 406. Cette 
date cadre bien avec les données intrinsèques des lettres 
XLVI et XLVII. La lettre XLIII, écrite apurés la fête des 
Apôtres, est postérieure à juin 406. Donc, à cette date, la 
correspondance de Sévère et de Paulin se poursuit. Mal- 
heureusement il n'en reste plus de trace après et nous 
ignorons même si complètement dès lors la vie de Sévè- 
re que l'on ne pjeut savoir s'il est mort en 406 ou en 440! 

Après avoir établi aussi rigoureusement que possible 
la chronologie de cette correspondance, tout en éclairant 
les vieilles questions du retour de Mélanie, de la mort 
de saint Martin et de la publication de sa Vie par Sévère, il 
reste à montrer l'intérêt qu'elle présente désormais pour 
l'histoire de cette célèbre amitié. 



TABLEAU CHRONOLOGIQUE 



TABLEAU C 



CHIFFLET 



LEBRUN 



Ann. 391 




392 




393 




394 


Ep. IetXI. 


395 


Ep. V et XXIV. 


3% 


Ep. XXIII. 


397 


Ep. XVII. 


398 


Ep. XXII. XXVII 



Ep. I. 
Ep. V. 

Ep. XL 



399 



Ep. XXVIII. XXIX. XXX. Ep. XVII. 



400 








Ep.XXII. XXIII (envoyée 401) 


401 








Ep. XXIV. XXVII. 


402 


Ep. 


XXXI. 


XXXII. 


Ep. XXVIII. XXIX. XXX. 


403 








Ep. XXXI. XXXII. 


404 










405 










406 








Ep. XLIII ad Desid. 


407 










408 
409 


: 






Ep. XLVI. ) 

( adRuJ. 
Ep. XLVII. > 



^OLOGIQUE 



NOUVELLE 



SYNGHRONISMES 



Retraite de Paulin en Espagne. 



i F Départ de Paulin pour l'Italie (print.) 

Ep. XXIV. 



le Tannée 1 



Retour de Rufin (aut.) 



ft. ) Premier voyagede Nicétas à Rome ; retour de Mélanie* 

i 

[XXIII (aut.) la Vie de Saint Martin à Rome. 

IX. Construction des basiliques. 



m. 



Deuxième voyage de Nicétas à Noie. 



m après 404). 



Ep. XLlll ad Desid. 
adRufinum. 



CHAPITRE II 



à 



II 



L'amitié de Paulin de Noie et de Sulpice Sévère 

•C'est seulement d'après ces treize lettres de Paulin que 
nous pouvons nous faire une idée de la correspondance des 
deux amis. Parmi les sept qui nous sont parvenues sous 
le nom de Sévère, nous ne trouvons qu'un billet adressé 
à Paulin. Les deux pjlus importantes (1) ont été publiées 
par Baluze en 1678, les cinq autres par Dachery; mais 
c'est Jean Leclerc qui les a réunies le premier aux au- 
tres œuvres dans son édition de 1709 (2). Halm, qui -les 
réédite intégralement dans le Corpus ecclésiastique pour 
cette raison singulière qu'il ne veut rien omettre de ce 
que son prédécesseur a publié, se refuse à y voir la main 
de Sévère et déclare que le stylie diffère absolument de 
celui de ses ouvrages authentiques. Dûbner (3) et M. Gœl- 
zer (4) sont d'accord avec lui. D'autre part, Harnack (5) pré- 
tend qu'on peut défendre l'authenticité des deux premières, 
vu que ce sont des épîtres parénétiques destinées peut-être 
à la lecture publique et que l'auteur s'y conforme aux 
procédés et au style de l'école. Paucker (6) reprend cette 
thèse et soutient l'authenticité des unes et des autres, tout 
en justifiant la différence de style et de ton entre les deux 
premières et les trois épîtr!es familières qui suivent 

1. Ad sororem (Therasiam) de Ultimo Judicio, et, de Virginitate. 

2. Halm. Op. cit. Praef. 

3. Hist. sacrée. Paris. 1851; Vie de saint Martin et Dial, 1859 et 1890. 

4. Orammaticae in S. Sev. observationes. Paris. 1882. 

5. Herzog. Encycl.theol. Ed. H. Vol. XV. (S. Sev.) 

6. Vorarbeit s. latein. sprach. gesch. T. III. Berl. 1883. 



- 72 - 

Schell (1) réplique à son tour par une critique de vocabu- 
laire, de la syntaxe et du style; mais il nous semble que 
le petit nombre d'expressions relevées par lui dans ces 
quelques pages est insuffisant, pour affirmer qu'elles ne 
sont pas de Sévère. En somme, la question reste obscure 
et il faut s'en tenir à l'opinion modérée de Paucker qui 
attribue ces lettres à Sévère sans se croire toutefois au- 
torisé à faire fond sur elles. Remarquons enfin que Gen- 
nade (2) nous rapporte qu'il écrivit deux lettres Jparé- 
né tiques à sa sœur et qu'il s'agit précisément dans les 
deux lettres qui nous restent et qui sont dédiées ad sororem 
de la virginité si prônée et si discutée à cette époque 
et du jugement dernier qui, nous le verrons, préoccupa 
si fort les deux amis. 

Au reste il n'y a que le billet (3) adressé à Paulin qui 
nous intéresse directement. C'est « un tout jeune hom- 
me de l'officine de Sévère », qui l'apporte. « Il s'entend 
à faire cuire les fèves pâles, à relever par une vinaigret- 
te les bettes insipides et à faire avaler aux moines affa- 
més une purée qui ne vaut pas deux sous. » On a rap- 
proché (4) ces quelques lignes de la lettre XXIII de Pau- 
lin et on a voulu reconnaître Victor dans ce pjortrait. Mais, 
de ce que Victor s'entend à merveille, entre autres talents, 
à préparer la cuisine ascétique (5), on ne peut conclure 
qu'il s'agisse de lui dans ce pjetit cuisinier que Sévère 
envoie pour ce service particulier et qu'il ne semble pas 
recommander autrement. Le mot puerulus ne paraît guè- 
re lui convenir non plus. Cette courte lettre est d'ail- 
leurs nette, alerte, spirituelle, et il semble bien, autant qu'on 

1. De Sulp. Sev. Sallustianae, Liv.,Tac.elocutionis imitatore, Munster. 1892. 

2. De Vir., XIX. 

3. Migne, P. L., XXI. Entre l'Ep. XXII et l'Ep. XXI II. 

4. Lagrange, Op. cit., XV. 

~ Spiritalit coquus. Ep. XXIII, 6. 



- 73 - 

peut juger à travers les lettres de Paulin et les Diak*- 
gues, que la correspondance de Sévère avait cette même 
allure franche, simple, cordiale, souriante. Quoi qu'il en 
soit, il est certain qu'il n'écrivit pas moins que Paulin (1), 
sinon plus, car il avait grand besoin d'indulgence pour 
son obstination à éluder les invitations de son ami (2). 
Ils convinrent de bonne heure de. faire un échange de 
lettres par année; chaque messager en apportait plus d'une 
de part et d'autre, plus courte ou plus longue (3) sui- 
vant le temps qu'il passait à Eluso ou à Noie, suivant 
les loisirs de son hôte ou l'importance des événements 
qui se succédaient pendant son séjour. La seule différence 
entre les deux correspondances, c'est que les lettres de 
Sévère semblent avoir été plus concises, mais plus nour- 
ries de menus faits et de détails au jour le jour. 

Tout le monde connaît la description enthousiaste que 
Salvien nous a laissée de l'Aquitaine au cinquième siè- 
cle (4). Nulle part l'éloquence et les lettres latines n'avaient 
trouvé de terrain plus propice et plus fertile; nulle part 
aussi dans tout l'Empire le vice et la yertu ne brillaient 
d'un 'plus vif éclat. Il y a quelque sévérité à dire que 

1. Reinelt, Op. cit., relève toutes les indications qne renferment les lettres de 
Paulin sur les lettres qu'il a reçues de Sévère (Ep. I, 10, et I, 4; V, 1; XI, 
1; XVII, 1 ; XXII, 1; XXIII, 1; XXVII, 1; XXX, 2; XXXII, 4). 

2. Assiduis litteris (Ep. XI, 3);assiduis et numerosis solatiis (Ep. XXVII, 
1) ; etc. 

3. Veî breviores, vel prolixiores (Ep. XL1II. 12). 

4. Nemini dubium est A qui tanos ac Novempopulos medullam fere omnium 
GaMarum et uber totius fecunditatis habuisse, nec solum fecundilatis, sed 
quae praeponi interdun\ fecunditati soient, jucunditatis pulchritudinis, volup- 
tatis. Adeo illic omnis admodum regio aut intertexta rineis aut florentula 
pratis aut distincta cuîturis autconsita promis aut amoenata lucis aut irrigua 
fontibus aut interfusafluminibus aut crinita messibus fuit, ut vere possessores ac 
domini terrae illvis non ta*n soli istius portionem quam paradisi inaginem 
possessisse videantur. De Gub. VII. 2. 8. 

Cf. aussi, S. Sev. Dial I, 26. — Gallus: Seddum cogito me hominem Gai 
îum inter Aquitanos verba facturum, vereor ne offendat vestrasnimiumur- 
banas aures sermo rusticior... 



— 74 — 

t c'était l'atonie partout, qu'il n'y avait dans Tordre intel- 
lectuel nulle initiative, nul effort, nul renouvellement (1)», 
quand on voit, au milieu de cette société qui se ruait dans 
le luxe et le plaisir, tant d'âmes déployer la plus rare des 
vertus en embrassant délibérément, passionnément l'as- 
cétisme dans ce qu'il a de plus austère. Bernays, dans 
sa monographie justement vantée (2), montre quelle était 
au contraire l'activité intellectuelle de la province au mo- 
ment où Sévère écrivait son Histoire. Les chrétiens s'y 
distinguaient même pjar leur curiosité et leur hardiesse 
spéculative ou réformatrice à cette époque de foi inquiè- 
te et disputeuse: témoin les consultations demandées à 
saint Jérôme tant sur les mystères de l'exégèse scripturaire 
que sur les problèmes de morale ou de discipline; témoin 
les œuvres mêmes de Sévère et de Paulin. Parmi ces 
hommes qui rivalisaient alors d'énergie, de science et de 
vertu, il faut citer au nombre des correspondants des 
deux amis Delphin, l'évêque de Bordeaux, Amand, qui 
lui succéda, Exsupère et Venerius (3) qui devinrent l'un évê- 
que de Toulouse, l'autre évêque de Milan, Desiderius, Aper, 
Florentius, Sanctus, Alethius, Jovien, Daducius. Cette ar- 
deur de savoir et de réformer s'avança plus d'une fois 
jusqu'à l'hérésie. Salvien en témoigne (4). N'est-ce pas 
l'Aquitaine qui produit alors Priscillien et Vigilance (5)? 
Les Dialogues de Sévère nous révèlent l'indulgence des 
interlocuteurs pour l'origénisme au moment même où l'Oc- 
cident et l'Orient s'accordent pour "le condamner (5). Lui- 

1. Bloch, H. de France : Lav. et Ramb. I, II (La Gaule romaine). 
%. Op. cit. 

3. Ep. XX, 3. 

4. De Oub. VIL 

5. Vita M, XI-XIH; Corp. Scr. Eccl. Vind* XVIII (Prise). Pour Vigil., 
cf. noire Op. cit. 

6. Dial. I, 7. Sive illud error est, ut ego sentio, sive haeresis, ut putatur.... 



- 75 - 

même, au dire de Gennade (1), il se laissa surprendre dans 
sa vieillesse par les doctrines pélagiennes. Non, l'Aqui- 
taine n'était pas un pays de natures indolentes, d'esprits 
timides et d'âmes sans ressort. 

Compatriotes, appartenant à l'aristocratie de la nais- 
sauce et de la fortune, tous deux orateurs aptplaudis, Pau- 
lin et Sévère s'étaient liés de bonne heure, p|robablement 
même avant le déplart de Paulin pour l'Italie. Doués d'un 
égal talent et d'un même goût pour les lettres, très 
soucieux de bien écrire en dépfit de leurs protestations et, 
en dépit de leur oubli délibéré des noms de l'antiquité 
profane, nourris des lettres classiques dans oe qu'elles 
ont de plus délicat et de plus pur, ils avaient même 
curiosité pour le merveilleux, même naïveté et même can- 
deur de sentiment, même délicatesse de cœur, même sin- 
cérité vis-à-vis d'eux-mêmes aussi bien que de leurs lec- 
teurs, et, si l'un paraît plus positif, plus rigoureux sûr 
ses propres investigations, si l'autre, né poète, se laisse 
aller au fil de son rêve ou au gré de sa sensibilité jusqu'à 
perdre parfois le sens de la réalité et la direction de 
sa pensée, ce contraste n'est-il pas un de ces charmes 
singuliers qui attachent plus étroitement encore en les 
complétant l'une par l'autre deux âmes qui s'entendent 
d'ailleurs sur tout le reste? Aussi, quand le mouvement 
ascétique qui se propageait à travers la société chrétienne et 
qui opérait d'Eglise en Eglise la sélection des meilleurs 
à une heure où le christianisme voyait sa morale com- 
promise par son succès même, par le nombre grossis- 
sant de ses adeptes autant que par la haute situation où 
il se trouvait élevé tout à coupj, quand ce mouvement ga- 
gna cette Aquitaine où se rencontraient l'influence du sa- 

1. De Vir., XIX. 



i 



— 76 — 

vant solitaire de Bethléem et du prestigieux évêque de 
Tours, les deux amis devaient être ravis ensemble comme 
deux lys épanouis sur la même tige. Si Paulin aime à se 
rappeler les premiers temps de leur amitié, c'est pour 
se féliciter que leur conversion ait fait de cette première 
liaison encore incomplète une amitié chrétienne: « IUud 
in te spéciale nobis donum est, quod praedestinatos nos 
invicem nobis in caritate Christi junctissima prioris quo- 
que vitae amicitia signavit, adhuc eorum, quae nunc per 
Christum avertimur, amatores; sed tamen in hanc, qua 
modo interventu Dei nectimur, copulam per consuetudi- 
nem illius familiaritatis inolevimus, ut diligendo nos et in 
infideli via fideliter, diligere étiam spiritaliter disceremus,. 
quia tam religiose nos semper uterque dileximus, ut ad nos- 
tram inter nos dilectionem nulla adjici posset àffectio nisi 
caritas Christi, quae sola omnem sensum affectumque 
supereminet (1). » 

Paulin se convertit le premier. Il était le plus âgé de 
quelques années (2). Il avait déjà une brillante carrière der- 
rière lui : consoil subrogé en 378 (3), il avait gouverné la Cam- 
panie au sortir de sa charge. Il s'était rencontré à Lyon 
avec saint Martin (4) qui Pavait guéri 'd'une maia'die d'yeux 
et Pinfluence du thaumaturge avait laissé une marque pro- 
fonde sur son âme. Il avait écouté la parole du grand évêque 
de Milan. Noble, riche, célèbre, Sévère au contraire n'avait 
pas quitté sa province et c'est là que la renommée chaque 
jour grandissante de Martin vint frapiper son esprit curieux. 
M. Boissier, qui a pénétré si avant et qui a si finement 
décrit cette époque complexe et naïve à la fois, n'a voulu 
voir dans la conversion de Paulin que l'aboutissement 

1. Ep. xi, 5. 

2. Ep. V, 4. 

3. Cf. Chifflet. Op. cit. 

4. Vita M., XIX. 



— 77 - ■ ' ] ' ; • : 

naturel d'une âme de bonne volonté en quête de la vérité 
et il résume sa pensée en disant avec Mgr Lagrange: 
« Ce fut une sorte d'illumination paisible £1). « Mais, s'il 
est certain qu'il naquit dans la foi chrétienne, il passa 
la première partie de sa vie comme la plupart des chré- 
tiens de cette époque dans les occupations mondaines et 
profanes (2) et ni ses vertus ni sa foi ne nous fournis- 
sent d'explication suffisante de sa conversion soudaine et 
complète à l'ascétisme. C'est que, sous l'allure paisible et 
uniforme d'une vie qui nous fait penser à Pline le jeune, 
il cachait, comme il arrive souvent, une sensibilité ex- 
cessivement irritable et capable tout à coup de mouve- 
ments qui la portaient invinciblement aux partis extrê- 
mes. Telle est l'histoire de sa conversion vers 392. Mgr 
Lagrange, M. Boissier, M. Baudrillart ont bien vu .qu'il 
subit aussi le contre-coup de l'assassinat de Gratien (3) 
et de l'arrivée de Maxime au pouvoir. Ce fut une ca- 
tastrophe pour lui. Il se vit du jour au lendemain mena- 
cé de perdre avec sa situation sa fortune et sa vie même. 
La découverte du Natalicium XIII par Muratori jette quel- 
que lumière, sans l'expliquer d'ailleurs, sur l'événement 
extraordinaire qui vint alors bouleverser sa paisible car- 
rière de fonctionnaire chrétien: 

Cumque laborarem germani sanguine caesi 
et consanguineum pareret fraterna periclum 
causa mihi censumque meum jam rector adisset, 
tu mea colla, pater, gladio, patrimonia, fisco 
eximis et Christo Domino mea meque réservas. 

Quo mutata mea est sors et sententia vitae, 
abjurante fidi mundum patriamque domumuqe. (4) 

1. Fin du Pag., IV, 2. 

2. Comtantin ne reçut le baptême qu'à sa mort; laint Ambroise, après son 
élection à l'épiscopat. 

S. Août 383. 

4. Nat. XIII, 415-420 ; 424-425. 



- 78 - 

Dix ans après, il remercie Félix de lui avoir sauvé la 
vie et conservé ses biens, et, si rien ne peut élucider cette 
accusation de fratricide qui le frappa en plein cœur à cette 
heure troublée, les derniers vers nous laissent assez en- 
tendre que cette terrible épreuve décida de sa conver- 
sion. 

Il faut y ajouter certaines influences qui s'exercèrent 
sur lui vers le même temps et qfui, dès son retour |en 
Aquitaine, convergèrent au même résultat. La première 
est celle de saint Ambroise. Il proclame qu'il tient 'de 
lui, comme Alype, les principes de la vie sainte. Ambroi- 
se est son père spirituel; « c'est sa sollicitude affectueuse 
qui a nourri sa jeune foi et qui le soutient encore après 
son ordination ». L'évêque de Milan voulut même l'agré- 
ger à son clergé pour qu'il restât attaché à son Eglise 
en quelque endroit qu'il se fixât (1). Nous n'avons au- 
cune trace de correspondance entre les deux hommes; 
mais il ne faut pjas oublier qu' Ambroise est mort dès 
397. C'est l'évêque de Bordeaux, Delp,hin, qui le baptisa 
après son retour en Aquitaine (2): il n'était encore que 
catéchumène, suivant l'usage qui faisait souvent différer 
le baptême jusqu'à la mort. Si cet acte nous apparaît 
comme son premier pas vers la conversion ascétique, on 
pjeut juger de l'influence que Delphin acquit dès lors et 
qu'il conserva sur lui. Paulin resta en correspondance 
suivie avec lui jusqu'à sa mort, ainsi qu'avec Amand 
qui lui succéda et qui, vraisemblablement du même âge 
que Paulin, l'avait assisté dans sa préparation au baptê- 
me. Il leur recommande à l'un et à l'autre l'âme d'un 
frère mort dans le siècle (3); il ne manque pas une occa- 

1. Ep. III, 4, ad Alyp. (394). 

2. Contrairement à Chifflet : cf. Ep. III, 4 et Nat., XIII. 

3. Won tam de obitu corporali quam deneglegentia ejus spiritali contristotus. 
Ep. XXXV, 1. (394 d'après Rauschen et Nat. XIII). 



— 79 — 

sion de répéter ce qu'il doit à Delphin, son maître et 
son père (1); il l'entoure d'affection et de respect; il le 
place plus tard au nombre des saints aux côtés d'Ambroise 
et de Martin: 

Ambrosius Latio, Vinœntius exstat Iberis; 
Gallia Martinum, Delphinum Aquitania sumpsit. 

Même fidélité envers "Àniand avant et après sa consécra- 
tion. Il ne cesse plus de lui témoigner sa reconnaissance 
pour l'avoir arraché à « la contagion mortelle du siècle (3) » ; 
c'est un maître autant qu'un ami ; il lui demandera/ 
l'ordination pour Sanemarius et il lui prodiguera ses re- 
merciements pour les progrès spirituels de Cardamas ^4). 

Deux autres influences s'ajoutent à celles-là, l'une plus 
intime, l'autre plus profonde et plus impérieuse. Nul doute 
que la foi ardente de l'espagnole Thérèse n'ait agi puis- 
samment sur cette âme tendre et affectueuse. On 
sait qu'il associe son nom à celui de sa femme devenue 
sa sœur spirituelle dans la suscription de presque toutes 
ses lettres: « Paulinus et Therasia peccatores ». Si elle 
suivit sa décision au lieu de la provoquer, Ambroise 
et Augustin témoignent assez de la ferveur qu'elle dé- 
ploya à marcher de pair avec son mari et à le secon- 
der dans la voie difficile: « Matrona quoque virtuti et 
studio ejus proxime accedit neque a proposito viri dis- 
crepat. Denique transcriptis in aliorum jura praediis, virum 
sequitur et exiguo illo conjugis contenta cespite solabitur 
se religionis et caritalis divitiis (5). — Conjux non dux ad 

1. Ep. XIX : Peculiariter Domino semper in D. Ch. nobis patri Del- 
phino; Ep. XX : Merito venerabili patri Delphino; cf. égal. X, 2 et XX, 6. 

2. Nat., XI. 153-4. 

3. Saeculi perniciosa contagia. Ep. IX, 4-5. 

4. Ep. XV et XXI. 

5. Ambr. Ep. LVIII, 2. 



- 80- 

mollitiem viro suo, sed ad fortitudinem redux in ossa viri 
sui, quam in tuam unitatem redactam et redditam et spi- 
ritalibus tibi tanto firmioribus quanto castioribus nexibus 
copulatam in te uno salutamus (1) ». 

Depuis le jour où il avait rencontré Martin, il demeu- 
rait sous le charme de cet homme extraordinaire; mais 
il est à peu près certain qu'il n'alla jamais le voir à Tours 
et qu'il n'échangea pas de lettres avec lui. Il se 
plaint même avec une pointe de jalousie dévote et af- 
fectueuse que le zèle de Sévère pour le fameux évêque 
lui fasse négliger le prêtre Félix. C'est à Félix qu'il faut 
en effet rapporter sa conversion. C'est ce souvenir de 
ses premières années, c'est l'image du saint homme qu'il 
avait vénéré tout enfant aux «côtés de sa mère et de son 
père qui, reparaissant soudain à l'heure critique de sa 
vie, s'empara du même coup de cette âme veuve 
de toutes ses espérances, de toutes ses ambitions, de toutes 
ses affections terrestres et la remplit tout entière (2): dans 
son désarroi, à la faveur d'un retour de ses ardeurs pre- 
mières, il aperçut au tournant de la route l'idéal de la 
vertu chrétienne et découvrit dans cet exemple parfait 
de douceur et d'humilité les raisons de vivre qui lui man- 
quaient (3). Si on peut voir dans sa conversion l'abou- 
tissement de toute une vie chrétienne, il n'en est pas 
moins certain qu'elle éclata comme un coupj de tonnerre 
dans son existence. Il y avait si loin de la vie chrétienne 
à la vie ascétique, du pjrêtre lui-même au moine! Prépa- 
rée de longue date, elle fut déterminée par toutes ces in- 
fluences et plus encore par la rupture soudaine !de sa 
carrière politique, la mort de son frère, le parti odieux qu'en 

1. Aug. Ep. XXVII, 2. 

2. Nat. XIII, passim. 

3. Tu pater et patria et domus et substantiel nobis. Nat., IV, 15. 



— 81 - 

tirèrent des ennemis acharnés, et, pour mettre le comble 
à toutes ces épreuves, *par la perte de son unique enfant (1) 
qu'il semble avoir interprétée comme un suprême aver- 
tissement. Ce dernier malheur décida de cette transfor- 
mation de son union conjugale en une association frater- 
nelle pjour le salut commun et petit-être de son retour 
en Italie auprès de saint Félix. 

Comment, d'ailleurs, concevoir la vie chrétienne à cette* 
époque autrement que sous la règle sévère de l'ascétisme? 
Nous nous sommes attachés ailleurs à montrer à quel point 
le luxe, les passions, la cupidité et l'ambition travaillaient 
cette société; les clercs n'échappaient pas à la contagion; 
l'Eglise payait la rançon de sa victoire; la morale se 
faisait de jour en jour plus lâche : tant de fidèles n'avaient 
du chrétien que cette étiquette que la mode ou l'intérêt leur 
imposait! L'horreur du moine témoigne assez. des con- 
cessions que la morale chrétienne avait dû faire pieu à 
peu aux exigences de la plus grande Eglise et aux fai- 
blesses du clergé lui-même: « Hujus modi hominum et 
vultus et habitus et odor nauseam illis facit quibus odor 
mortis est in odorem vitae... (2)» C'est le moine qu'on 
-«vait visé dans la personne de saint Jérôme en 384. Aussi, 
l'ascétisme avait à peine franchi les limites du désert qu'il 
arracha, au monde tout ce qui voulait rester vraiment 
chrétien (3). Une âme généreuse, enthousiaste, frappée sou- 
dain par un de ces coups qui éclatent à l'heure fixée 
dans les cœurs déjà tout inclinés vers la conversion, devait 
se rejeter à l'extrême de l'ascétisme. Enflammé d'une ar- 
dente, irrésistible, insatiable charité, ne trouvant plus pour 
son cœur altéré de satisfaction réelle que dans l'amour 

1. À son arrivée en Espagne. Il avait huit jours. 

2. Ep. XXII, 2. 

3. Montalembert. Les Moines d'Occident. 



— 82 - 

divin, dès le premier pas Paulin ne s'arrêta plus dans la 
voie de la sainteté. Il renonça à la fortune et à la gloire, 

à toutes les ambitions que lui permettaient sa carrière et 
ses talents piour embrasser dans l'esprit et dans la lettre 
la pauvreté évangélique, première condition de la per- 
fection. Séduit par la sublimité des Livres Saints qui four- 
nissaient enfin à son espjrit cette nourriture solide qu'il 
avait en vain demandée aux lettres profanes, il chassa 
de sa înémoire jusqu'aux noms de ces chers jorateurs 
et de ces chers poètes qui avaient formé son jeune âge (1). 
Il leur devait pourtant cette heureuse facilité qu'il voua 
tout entière à sa foi. En même temps, sa pensée se re- 
porta tout entière vers ce modèle de pauvreté et de sim- 
plicité évangélique qu'avait donné le prêtre obscur de 
Noie, vers ce coin de terre charmant où continuait de 
couler la pjremière source de sa vie spirituelle, et il réso- 
lut d'abord d'aller retrouver en Campanie cette retraite 
indispensable à la vie sainte que d'autres couraient cher- 
cher au désert ou en Palestine; il n'eut plus qu'un désir: 
revenir vivre dans cette autre Terre Sainte où reposaient 
les reliques du saint à qui il attribuait son retour à la 
foi, voisine de cette Rome qui renfermait les reliques 
des Apôtres et qui devenait de jour en jour la tête de 
l'Eglise universelle. 

Avant de commencer cette vie nouvelle dans sa nou- 
velle patrie, avant de vivre « la vraie vie dans sa vraie 
piatrie », il voulut s'y préparer par une retraite en Es- 
pagne où il achèverait de purifier son âme de la contagion 
des désirs. Il y resta, on le sait, quatre ans, de 391 à 394. 
Les fameuses lettres en vers qu'il échangea alors avec 
Au sorte nous disent l'énergie qu'il y déploya pour rompre 

1. Ep. xxn, 3. 



— 83 — 

définitivement les dernières et les plus douces attaches 
qui le liaient ,encore à la vie mondaine et à l'antiquité 
profane (1). C'est à partir de ce moment que sa vie nous 
intéresse. En vain, alors qu'il était pjrêt à partir pour 
Noie, fut-il forcé d'accéder aux instances de l'Eglise de 
Barcelone où il s'était arrêté et de recevoir la prêtrise. 
Toute sa pjensée était ailleurs (2), sa résolution était irrévo- 
cable; il refusa de se laisser attacher à cette Eglise où il 
ne faisait que passer; puis, dès le printemps de 394, il 
demandait à saint Félix une heureuse et rapide traversée; 
il s'embarquait aussitôt après Pâques et, en janvier 395, 
il se félicitait de pouvoir enfin vénérer son saint sur le 
coin de terre où il avait vécu : il devait y vivre lui-même 
encore trente-six ans à faire le bien, à aimer et à se faire 
aimer. 

Tandem exoratum inter tua limina nobis 
natalem celebrare tuum. Tria tempore longo 
lustra cucurrerunt ex quo> sollemnibus istis 
coram vota tibi, ooram mea corda dicavi. 

Exores, liceat placati munere Ghristi, 

post pelagi fluctus, mundi quoque fluctibus actis, 

in statione tua placido consistere portu. 

In te compositae mihi fixa sit anchora vitae (3). 

Le bruit que fit cette conversion est encore une ptreuve 
de sa soudaineté. On l'a expliqué par la haute situation qu'il 
avait occupée à Rome et en Campanie, par sa naissance, 
sa fortune, sa célébrité. On connaît la lettre si souvent 
citée d'Ambroise à Sabinus (4). Ce qu'on a moins jnon- 
tré, c'est le retentissement de cet événement jusqu'en Afri 
que. C'est Alype qui lui écrit le premier pour le féliciter 

1. Puech. Op. cit. 

2. Allô mente compositus et fixus. Ep. 1, 10. 

3. Nat. IL 6-9; 30-36. 

4. Ambr. Ep. LVIII. 



— 84 - 

de respirer le souffle de lja brise vivifiante et pour l'invi- 
ter à venir le voir dès 394 (1); c'est alors qu'Augustin en- 
core prêtre lui écrit pour la première fois (2); en 395, 
les évêques d'Afrique envoient déjà coup! sur coup pren- 
dre des nouvelles de sa santé (3); enfin, c'est Martin lui- 
même, Martin qui ne cite ni Ambroise ni Jérôme dont 
il est impossible qu'il n'ait pas entendu parler, qui se 
félicite de cette conversion et qui donne Paulin plour mo- 
dèle à Sévère dès sa première visite: « Sermo autem illius 
non alius apud nos fuit quam mùndi hujus illecebras 
et saeculi onera relinquenda, ut Dominum Jesum liberi 
expeditique sequeremur; praestantissimumque nobis prae- 
sentium temporum illustris viri Paulini exemplum 
ingerebat qui, summis opibus abjectis, Christum secutus > 
soins paene his temporibus evangelica praecepta complesset: illum 
nobis sequendum, illum clamabat imitandum. (4) » . 

On conçoit l'impression que l'événement dut produire 
sur son voisin d'Aquitaine et sur le meilleur de ses amis 
dans le siècle. Ni la richesse, ni la gloire n'avaient non 
plus satisfait Sévère. Au comble du bonheur terrestre, 
il en avait éprouvé aussi d'un seul coup toute la vanité 
et l'amertume. Allié à Tune des plus grandes familles de 
la pfirovinoe, il avait perdu presque aussitôt sa jeune femme; 
blessé au cœur p£r des querelles de famille, docile aussi à 
l'influence d'une sainte femme qui avait p|ris à son foyer 
la place de la morte, sa propre belle-mère Bassula, c'est 
à ce tournant de la vie, à cette heure vide et douloureuse 
que la cpnversion die son ajni vint le surprendre. Son 
esprit curieux semble s'être tout d'abord et sans qu'on sache 
pour quelle raison particulière intéressé à ce Martin dont 

1. Spiritum aurae vitalis hausisse. Ep. III, 5. 

2. Ep. III, 2, 4. 

3. Ep. V, 14. 

4. VitaM. XXV. 



— 85 — 

la réputation et l'autorité emplissaient alors toute la Gaule. 
Mais, alors que Paulin voit surtout dans son saint l'idéal 
de la vertu évangélique sans se soucier beaucoup de la 
personne de saint Félix, un des premiers actes de Sévère fut 
de faire connaissance avec le sien et de se renseigner lui- 
même auprès de lui sur sa personne et ses œuvres mer- 
veilleuses. Peut-être le disciple de Salluste apercevait-il 
déjà dans cette vie une belle matière où employer son acti- 
vité littéraire sans concession au p^ssé, mais au con- 
traire tout au profit de cette foi qui n'admettait plus 

de partage? D tenait, dit-il, à compléter et plus encore 

i 

à vérifier à la source ce qu'il n'avait appris que de se- 
conde ou de troisième main : c'est sans doute de ce premier 
voyage à Tours que sortit la première rédaction de cette 
Vie qu'il brûlait déjà d'écrire avant qu'il eût vu son héros (1)*. 
Dès lors, il ne cessa plus de le visiter régulièrement jus- 
qu'à sa mort: il y va jusqu'à deux fois dans la même 
année et s'attire bientôt de son ami . jaloux le surnom 
de Visiteur de saint Martin (2). Mais, il y allait d'abord 
chercher la parole qui devait décider de sa vie. Martin 
le reçut avec une touchante humilité; heureux d'arra- 
cher cette âme d'élite au monde et à l'Eglise du grand 
nombre, il ne lui parla que de la nécessité du renonce- 
ment pour qui veut réaliser la loi divine et le nom 
de Paulin revenait sans cesse sur ses lèvres comme celui 
du seul homme qui eût accompli alors sous leurs yeux 
le précepte évangélique dans toute sa rigueur: la paro- 
le du Maître achevait ce que l'exemple de son ami avait 
commencé. Pour qui connaît Martin, et nous ne le con- 



1. « Jam ardebat animas scribere... » Vita M . 25. Cf. J. dePrato. Op. cit. 

2. c Iteratis saepe iatra unam aestatem excursibua Turonos et remotiora visi- 
tai. > Ep. XVII, 4. 

Martini frequentator. Ep. XI, 13. 



- 86 - 

naissons guère que d'après Sévère, approcher de lui, c'était 
subir à jamais, fût-on le démon en personne, l'action irré- 
sistible et comme Temptreinte de sa parole et de son gesta 
On peut dire que, dès son retour à Eluso, Sévère se 
mit aussi tout entier à l'œuvre de la sainteté. 

Il n'avait qu'à suivre l'ami qui l'avait précédé; il ne 
cessera plus de lui témoigner son admiration et sa re- 
connaissance presque à l'égal de saint Martin (1), et Pau- 
lin de se défendre encore à Noie et de 'pjrotester contre cet 
hommage qui offense affectueusement sa modestie. C'est 
que son aîné venait de faire le pjas décisif. Retiré en Es- 
pagne, il réalisait enfin à la lettre le précepte que Martin 
célébrait avant tout autre: « Si vis est perfectus, vade, 
vende odnnia quae habes et da pauperibus; et veni pt 
sequere me (2) ». L'Aquitaine était encore bien pîroche; 
bien proches aussi ses souvenirs et ses attaches avec le mon- 
de qu'il a quitté; trop proches ses parents et les amis dont 
les critiques et les récriminations parvenaient jusqu'à sa so- 
litude; mais le calme se faisait pjeu à peu dans son âme 
et la paix du renoncement total mettait fin à ses der- 
niers déchirements et à ses derniers scrupules. Aussi, 
qui pouvait mieux que lui comprendre, soutenir, encou- 
rager l'ami qui passait alors par les mêmes épreuves et qui 
avait à triompher des mêmes obstacles? Qui pouvait mieux 
l'aider à vaincre les défaillances d'une âme qui n'était 
pas encore aguerrie? Sévère lui confiait les luttes qu'il 
avait à affronter chaque jour pjour triompher de si douces 
habitudes et de si chères affections. Il le félicitait et l'en- 
viait d'avoir remporté la victoire (3). Paulin, de son côté, 
s'attachait à ne pas décourager le jeune soldat; mais ses 

1. Ep. XXIV, 1;XXX, 1; etc. 

2. Matth. XIX, 21. — Cf. Hier. Ep. LVII1 ad Paul. (394.) 

3. « Car audeas nobis ut decertato agone victoriae palmam perfectionis adiCri- 
bere. i Ep. XXIV, 1. 



-87 — 

pjropres blessures étaient encore trop saignantes pour qu'il 
essayât de lui dissimuler les difficultés de leur noble entre- 
prise spirituelle (1). Au reste, le premier devoir de l'amitié 
n'est-il pas la franchise? 

Il pense d'ailleurs gue Sévère à déjà assez d'expérience 
pour savoir combien la lutte avec l'ennemi exige d'efforts 
et de peines incessantes et de quels pièges elle est semée (2). 
Le combat intérieur contre la chair est plus rude encore 
que la bataille contre les adversaires du dehors et les 
séductions du monde. Il faut faire table rase de ses plro- 
pres énergies pour laisser l'âme libre à l'énergie divine 
qui doit la remplir et l'animer; il faut vaincre son corps 
pour assurer la victoire du salut (3). Impossible de §e 
dérober. La bataille s'implose. Il faut choisir: suivre l'es- 
prit ou servir la chair. Il faut triompher ou se laisser 
vaincre. Sévère est encore dans le siècle; il a conservé 
une de ses. propriétés (4), sjans doute celle où il vit alors 
en compagnie de Bassula (5); mais, du moment que son 
âme s'est détachée même de ce dernier de ses biens, n'a- 
t-il pas plus de mérite à les garder pour l'Eglise et à se cons- 
tituer lui-même l'intendant de cette fortune qu'il aban- 
donne aux pauvres, que d'avoir à jamais rejeté ce far- 
deau? N'a-t-il pas plus de mérite à « posséder sans être 
possédé, à vivfe dans le monde comme s'il n'y était pas, 
à rester au milieu du feu sans brûlures, au milieu des 
pièges sans broncher »? N'y a-t-il pas « plus de gran- 
deur d'âme à mépriser ce qu'on a qu'à ne pas avoir ce 
qu'on méprise »? Et Paulin de prendre plaisamment sa 

1. « Opus perfectionis arripere ausi sumus », Ep! I, 9. 

2. « Credo jam expertus sis quam laboriosum et assiduum... » Ep. XXIV, 10. 

3. « Evacuari noatris viribus ut divinis implemur, vinci corpore ut vincamm 
•alute. » Id. 14, 17. 

4. Ep. XXIV, 1, 2. 

5. « Bassulam, omni liberaliorem parente. » Ep V, 6. 



i 

À 



revanche des éloges de son ami: Sévère découvre le fétu 
de grâce qui brille chez sont frère sans voir les bénédic- 
tions dont il est comblé lui-même; mais, comme dit saint 
Paul, les grâces et les dons spirituels ne sont pas donnés 
à tous également: l'idéal que l'un a poursuivi, l'autre le 
réalise aujourd'hui (1). 

Paulin ne se refuse pas à reconnaître qu'il a franchi 
lui-même le pas difficile du renoncement; mais, si dur 
qu'il soit, ce n'est que le premier pas dans là carrière 
spirituelle (2). Sévère l'a félicité trop vite. Il n'a réalisé que 
la moitié du précepte évangélique; le plus important reste 
encore: «Vende omnia; et veni, sequere me». Il s'est dé- 
pouillé de ces avantages extérieurs auxquels le monde 
attache tant de prix; ^nais il n'a fait que changer <de( 
vêtement Le don important, le don suprême, c'est le don 
de nous-mêmes, de notre cœur, de notre âme, et nous 
le faisons à Dieu. L'abandon des biens temporels ne donne 
que l'entrée du stade. Le nageur a quitté les "vêtements 
qui paralysaient ses mouvements: il lui reste à nager (3). 
La grande affaire, c'est de déblayer le terrain où nous 
devons édifier la vie nouvelle et d'y bâtir la demeure de 
l'esprit (4). Que Sévère comprenne donc (5); qu'il reconnaisse 
tout ce que Paulin a encore à faire : loin d'être parfait, 
il coïnmence la route (6); vraiment il s'excuse de faire 
la leçon à un compjagnon d'armes qui a déjà fait comme 
lui l'expérience de ces vérités et avec qui il la poursuit (7): 

.1. XXIV, 1-4. 

2. Id., 7. 

3. Id., 5-7. 

4. « Ut novitatem vitae in nobis aedificemus et aedificatio Dei simus. » Id., 9-12, 
et 18-19: « Deum non videtoccupatus et curarum terrestrium nube circumdatu». » 

5. « Intellige haec... », 21. 

6. c Non perfecti, sed inchoati itineris... » Id., 22-23. 

7. « Jam exporta co m in uni ter ut commilitoni... i Id., 13. 



l'un et l'autre ont également besoin de courage pour aller 
jusqu'au bout (1). 

Cependant il ne laissait pas de s'inquiéter du progrès 
moral de son ami (2). Dans son ardent- désir de l'entraîner 
de pair avec lui, il craignait les dangers qui l'entouraient 
encore dans le monde où il s'attardait. Il l'avait décidé dès 
la première heure à partir avec lui pour Noie; il fait plu- 
sieurs fois allusion à leur « vœu commun ». Il l'avertit 
de la réserve qu'il a mise à son ordination: elle ne com- 
promettra pas le projet qui leur est cher (3). Il ne doute) 
pjas qu'il ne l'accompagne; sur le point de partir au com- 
mencement de 394, il le presse (4) de quitter son pays, 
les siens, de venir le rejoindre au plus vite pour travail- 
ler ensemble à cette œuvre de perfection qu'ils ont entre- 
prise. Il lui indique la date de son départ II n'y a que 
huit jours de marche d'Eluso à Barcelone: un véritable ami 
compte-t-il avec les distances? « Verum quid de spatio agi- 
mus? Si nos desideras, via brevis est; longa, si negli-j 
gis (5).» 

Sévère ne devait pas venir. On peut même se demander 
s'il, y songea jamais sérieusement II avait pourtant an- 
noncé à son ami qu'il avait aussi libéré son âme; son 
esprit positif s'était enfin ouvert largement à la cha- 
rité; sa foi exaltée et fortifiée par l'épreuve avait triomphé 
des derniers obstacles que lui opposaient l'affection, la 
famille et l'amitié. Il avait renoncé à ses biens (6). Les 
lettres I et V sont contemporaines de sa conversion: elle 
est tout entière dans ce geste du renoncement total. C'est 

1. Id., 23. 

2. Ep I. 1, 9. 

3. c Voti com munis salva ratione. » Id., 10. 
4L « Featioa venire ad me. i . . 

5. Ep. 1,11. 

6. c Indicasti augmentant patrimonii in caelestibus, quod salùbriter patrimo- 
nium praetentium onerum decoctione fecisti. i Ep. I, 1. 



-90- 

ainsi qu'il faut entendre la célèbre comparaison que Paulin 
établit entre sa conversion et celle de son ami, quand il 
prétend humblement qu'il n'a fait lui-même que glisser 
sans effort et par la pente naturelle de sa nature et des 
événements à la vie sainte (1). Le fait est que Sévère était 
encore au milieu du siècle quand il rompjit avec lui. On 
devine le scandale que son geste excita, si peu de temps 
apfès la retraite du consulaire. Il se. trouva en butte 
& aux mêmes critiques, aux mêmes aboiements (2) des mon- 
dains et des sots. Il se crut tenu de rendre raison de son 
acte et de justifier son ami lui-même aux yeux de cette 
élite dont l'estime avait fait le prix de sa vie jusque- 
Ijà. Tout déboisant de joie à cette nouvelle, Paulin 
se hâte de rengager à aller droit son chemin sans ré- 
pondre aux questions de mauvaise foi, sans se soucier 
de rétonnèment que sa conduite soulève: il ne fait d'ex- 
ceptions que pour ceux qui s'informent sincèrement et qui 
pourront suivre leur exemple; avec les autres, ils n'ont 
plus rien de commun (3). De la part d'un profane, fût-ce 
même un ami oîu un frère, ni TinjuVe, ni la haine ne 
méritent qu'on s'y arrête: au contraire, plus les outrages 
sont douloureux, violents, plus un chrétien doit les souhai- 
ter : « Si hoiminibus placerem, Christi servus non es- 



1. Ep. V. 4 et 5 : « Attamen mihi aetas provectior et a primis jam annis 
honorata persona potuit maturare gravîtatem ; praeterea corpus infirmius et 
deeoctior caro obterere étudia voluptatuin;ad hoc, vita ipia mortalis in laboribus 
et aerumnis fréquenter exercita... Tu, frater dilectissime,ad Dominum miraculo 
majore conrersus ei, quia aetate florentior, laudibus abundantior, oneribus patri- 
monii lovior, substantia facultatum non egentior, et in ipso adhuc mundi thear 
tro f id est, fori celebritate diversans et facundi nominii palmam tenena repen- 
tino impetu discussisti servile peccati jugum... » 

2. Ep. I, 2. 

3. « Pabulo ignis aeterni arsura materies. » Id., 4. 



- 91 - 

sem (1)». La sagesse et le bonheur du inonde ne sont 
que sottise et misère devant Dieu. Pas de découragement 
si la bataille ne souffre pas de relâche : la paix ne 
sera piossible qu'avec la défaite du siècle. Il n'est point 
de précaution inutile contre ceux du dehors (2): ce sont des 
ennemis. Sévère a voulu être soldat du Christ: qu'il se batte 
pour le Christ. Qu'il donne la main à son compagnon d'ar- 
mes et qu'ils fassent front ensemble contre l'adversaire: 
il n'est rien d'impossible pour un croyant. On sent encore 
le Maître qui parle avec l'autorité de l'avance qu'il a stir 
son ami ; mais, sûr désormais de la solidité de sa conversion 
et plein d'une candide admiration pour son émule, il 
va à sb-n tour se faine humble auprès de lui : la 
première lettre écrite de Noie nous montre * les deux 
amis marchant du même pas; Paulin s'excuse seulement 
d'être parti plus tôt en raison de son âge, de sa mauvaise 
santé qui lui a opîposé moins d'obstacles, de ses ennuis 
et de ses malheurs ; friais cette fois ils ne font plus qu'un (3). 
Sévère ne s'était pas trouvé à Barcelone à l'heure fixée; 
il ne vint pas en Campanie. Sans doute, il savait bien 
que, s'il venait à Barcelone, son airii l'entraînerait avec 
lui; il pensa peut-être aussi que, s'il faisait le voyage 
de Noie, il n'en pourrait plus repartir. Iî faut croire à 
la sincérité de ses excuses; deux fois il a voulu se met- 
tre en route, deux fois la maladie l'en a empêché; mais 
il y eut du moins dans son obstination à éluder tant d'ih- 
vitations pressantes la crainte que leur affection et leur 

1. Ep. ad Gai., I, 10. — Ep. I, 7-8 : Fruantur intérim voluptatibus, 
dignitatibus, opibus suis, si tamen eorum sunt... Sibi habeant sapientiam, 
tibi felicitatem suam : nobis inopiam nostram, ut putant, et stultitiam relin- 
quant... Utinam, mi f rater, digni habeamur qui maiedicamur et notemur et 
eonteramur atque etiam interficiamur in nomine Jesu Christi, dum non ipse 
occidatur Christus in nobis, 

2. « Qui deforis sunt. » Ep. I, 8. 

3. Ep. XI, 5. 



■ — 92 - 

admiration mutuelles ne le retinssent auprès de Paulin. 
Paulin se résigna. Cependant, il lui rappelle sa promesse; 
il ne doute pas qu'il n'ait à cœur de la tenir (1): tant 
de raisons doivent l'attirer en Campanie, quand ce ne 
serait que le désir de vivre en pjaix, le besoin de s'appar- 
tenir, loin de la critique et de la haine (2). Bientôt des 
événements et des projets nouveaux l'empêchèrent de 
tenir la parole qui lui avait échappé . d'abord. Il s'appli- 
qua du moins à faire patienter son ami et à l'endormir 
d'excuses et de pjromesses. Au reste, l'âge n'eût pas per- 
mis à la compagne spirituelle à qui il devait tant de suppor- 
ter les fatigues de ce long voyage; il se devait aussi à ses 
jeunes disciples et amis qui se pressaient autour de lui 
depuis le départ de Paulin. D'autre part, le voyage de 
Tours auquel il s'astreignait chaque année l'empêchait de 
quitter la Gaule dans l'été et saint Martin; meurt à une 
date où il est trop( absorbé par ses travaux littéraires 
pour qu'il songe encore au voyage de Noie, après l'avoir re- 
mis tant de fois. Enfin, les invasions barbares rendent bien- 
tôt toute communication presque impossible et mettent fin 
à la correspondance elle-même. 

Paulin se montre d'abord indulgent pour ses excuses. 
Il le plaisante sur les larmes qu'il verse à la pensée tle 
quitter le pays et les gens qu'il a toujours vus. Il l'invite 
à faire preuve de coulage : « Quod si forte proficiscens, 
cogitata carorum hominum vel assuetorum locorum divul- 
sione lacrymaveris, temporalis tristitia tua in aeternam 
laetitiam convertetur (3). » Il n'y a que le premier pas qui 
coûte: « Si infirmus domo prodeat, robur acguiret eundo 
(4)». N'a-t-il pas promis même d'amener avec iui toute 

1. Immutabiîem ad nos veniendi sententiam teneas. Ep. V. 8-9,12. 

2. Id. t 13. 

3. Id., 19. 

4. Id., 18. 



- 93 — 

une troupie de frères spirituels? Et le ban Paulin pleure 
déjà de tendresse à l'idée de les embrasser, de les voir 
se promener dans son petit jardin (1). Il n'avait pas encore 
commencé ses constructions. Sa maison était petite. Il 
avait respecté ce jardin de saint Félix attenant à son humble 
monastère et il faisait des calculs pour loger tout ce 
saint monde. Comment s'empêcher jamais de désirer et 
d'inviter Sévère? Il soupçonnait bien en lui quelque relâche- 
ment, mais il se refusait à y croire (2). Sévère promettait 
toujours; il répondait à ses plaintes par des plaisanteries 
qtii n'étaient p|as des raisons : était-il encore assez . riche 
pour recevoir, pour inviter même des amis qui ont fait 
vœu de pauvreté (3)? Mais il ne se lassait pas d'attendre. 
Une année, se passa sans lettres d'Aquitaine. N'était-ce 
pas que Sévère allait venir enfin lui-même (4)? L'hiver ar- 
riva: Sévère n'avait pas écrit. Il attendit tout le printemps; 
à la fin de l'été, Sabinus lui apportait une lettre (5)1 Cette 
fois la désillusion fut douloureuse. Sévère n'avait dune 
fait que l'amuser (6)? Un geste d'impatience lui échappe: 
il est fatigué d'inviter et d'attendre (7). Mais, le moyen di- 
se résigner piour ce saint homme et cet ami fidèle? Il 
ajoute aussitôt: « Salutamus te et adhuc desideramus; rmm 
revellere de animis nostris spem istam needum possunnus 
qua praesumimus te videndum amplectendumque in sede 
ac sinu domini mei, communis patroni, Feliqis (8)*, 11 
écrira encore en 399 à son « cher et toujours désiré Sévè- 
re (9) » et il espérera toujours alors même qu'il ne compte 
plus sur lui. 

1; Jnebriante epiritu caritatis, eos in hortuîo... Id. 16. 

2. Segniuê me de sidéras. Ep. X. 1, 13, 14. 

3. Ep. XI, 12. 

4. Ep. XVII, 1. 

5. Non tui corporU perlator. Ep. XXII, 3, 

6. Promissis inanibus ludi. Ep. XVII, 4. 

7. Etinvitando le et exspectando defessi sumus... Id. 1. 

8. Id. 3. 

9. Ep. XXVII. 









— 94 - 

C'est que cette âme née pour aimer et pour être aimée 
ne pouvait se passer de cette âme sœur dont parle le 
poète. L'affection qu'il portait à Thérèse, cet amour chaste 
qu'on voit fleurir alors entre les époux convertis à la vie 
monastique, était une forme si singulière de l'affection 
qu'elle ne pouvait satisfaire à ce besoin naturel de l'homme 
de trouver dans son semblable un cœur à qui confier ses 
pjensées intimes et où puiser le réconfort aux heures diffi- 
ciles. La forme suprême de la charité, l'amour de Dieu, 
pjar cela même qu'elle est infinie, ne contente pas non 
plus à elle seule le cœur humain. C'est ce qu'il sentait 
mieux que personne. L'Apôtre voit dans cette charité la 
plénitude de la loi (1) : mais, qui en est capable, qui pourrait 
s'en contenter à toutes les heures de la vie? Pour y attein- 
dre, il faut l'intermédiaire de la charité terrestre et com- 
me l'appui des affections humaines, de l'amitié. L'âme 
débordante de tendresse de Paulin en avait d'autant plus 
besoin qu'il vivait seul à Noie avec Thérèse. Qui pjouvait 
lui fournir cefte amitié qui est « un repos pour la tête 
fatiguée » et « un gîte d'étape pour l'âme » (2) dans la pour- 
suite de l'amour infini? 

Ce n'était pas Ausone. Les rapports du maître et de 
l'élève en avaient fait deux amis: la conversion du disci- 
ple en fit deux étrangers. On a montré comment cet événe- 
ment modifia les relations et les sentiments de ces deux 
hommes qui avaient cru se comprendre (3). Ce n'étaient 
pas non plus ses amis d'Aquitaine. Parents, frères, proches, 
amis appartenaient au monde et il avait rompu avec le 
monde: « Ubi enim mihi nunc consanguinea germanitas 
ubi amicitia vêtus, ubi pristina contubernia? Evanui co- 

1. PUnitudo Evangelii. Rom., 13, 10. In Ep. V, 3. 

2. Capitis reclinatio et mentis habitatio. Ep. XXXII, 1. 

3. Puech., Op. cit. 



- 95 - 

ram illis omnibus; facti sunt mihi qui prop'e logàge, -qfuâ 4 
longe prope (1). » Ce n'étaient pas même ce Delphin et 
cet Amand qui l'avaient initié à la vie sainte. Le respect 
et la vénération que son âme religieuse professait pour 
ces deux maîtres ne lui piermettâient pas vis-à-vis d'eux 
l'abandon du cœur et le laisser aller affectueux de l'ami- 
tié. C'était encore moins à Rome qu'il pjouvait ren- 
contrer l'ami nécessaire et désiré. Il s'y rendait cha- 
que année; il y était lié avec Domnion (2) et Pamma- 
que (3); il y comptait des relations nombreuses; son temps 
s'y passait en visites, en réceptions autant qu'aux céré- 
monies de la fête des Apôtres (4); mais il n'y avait pas 
d'amis. Il n'aimait pas Babylone (5) et Babylone ne l'ai- 
mait pas. On s^ait qu'il n'avait trouvé à son passage 
que jalousie, haine dans cette société, dans ce clergé 
qui avait chassé saint Jérôme; réserve hautaine [auprès 
du pape Sirice. Il s'était hâté de revoir la ville où ;ne 
pénètre même pas le bruit du moucheron (6). En Cam- 
panie, clergé, évêques, moines, laïques l'entourent d'égards 
et d'affection dès son arrivée; mais il a quitté les uns 
depuis trop longtemps, il ne connaît pas assez les autres 
pour trouver parmi eux l'ami qui lui manque. Alype lui 
écrit alors pour la première fois; Augustin, après Alype (7); 
mais leur amitié est trop récente, ils sont trop loin et leurs 
rapports sont trop espacés pour qu'elle suffise dès lors à 
son âme. Jérôme aussi était trop loin dans sa Bethléem; 
on ne se liait pas facilement avec lui à distance et surtout 

1. Ep. XI, 3-5; de même, Ep. XXIII, 2; XXV, 2. 

2. Ep. III. 3, ad. Alyp. 

3. Ep. XIII, ad Pam. 

4. Ep. XVII, 2. 

5. Ep. XXIX, 13. 

6. Ep. V, J3-14. 

7. Ep. IV et VI, ad. Aug. ; Aug. Ep. XXVII et XXXI. 



— 96 - 

à* cette époque (1) où une querelle acharnée allait rem- 
plir sa vie et aigrir son cœur; de plus, c'était un grand 
personnage: Paulin lui avait écrit deux fois, mais pour 
le consulter comme un Maître vénéré; il semble d'ailleurs 
que leurs relations souffrirent p|ar la suite de l'affection 
que Paulin voua â Rufin jusque dans son infortune. Restait 
Sévère. Entre tous les correspondants, il fut l'ami. Après 
sa rupture avec l'amitié humaine qui ne lui suffisait 
plus dans la personne d'Ausone, Paulin découvrait 
l'amitié chrétienne dans celle de Sévère (2) : il y a 
autre chose entre eux (Çue les affections ordinaires ; 
une sorte de « prédestination » (3) les a liés l'un à 
l'autre en vue de la même œuvre : « Tu mihi genitus 
frater non solum ad praesens adjutorium, se'd et ad perenne 
consortium, tanto supjeras omnem circa me corporalium 
necessitudinum affectionem quanto pjotiore mihi parente 
germanus es, quam illi quos caro tantum et sanguis 
mihi sociat (4)... Vere tu nobis parens et frater et proximus, 
amicus nobis in caritate Christi et in DejL regeneratione 
germanus (5). » 

Aussi, quand, aplrès tant de déceptions, il se fut peu 
à peu, sinon résigné, du moins habitué à ne plus compter 
sur sa présence, comme on se fait peu à peu à un deuil 
p!ar la force des choses, parce qu'il faut d'abord vivre 
et que la vie est la plus forte, ils songèrent à régulariser 
leur correspondance et à suppléer à leur éloignement par 
cet échange de lettres qui reste si doux à ceux qui 

1. 393-402. 

2. Insaeculari prius amicitia dilectissimum... individuum comitem atque 
consortem spiritali germanitate (Deus) connexuit. Ep. XI, I. — De même, 
Ep. XXIII, 47. 

3. Id., 5. 

4. Id., 3. 

5. Id., 5, 6. 



— 97 — 

s'aiment et que la vie sépare. L'éloignement n'est-il pas, 
en dépit du proverbe, la pierre de touche de toute profonde 
et sincère affection? Ils avaient correspondu d'abord au 
hasard des occasions. Nous avons vu que telle année s'était 
même passée sans lettres de part et d'autre. On sait aussi 
les difficultés et les retards qui s'opposaient alors à une 
correspondance régulière: à notre époque même, combien 
de fois nous arrive-t-il de manquer un, plusieurs courriers 
de suite pour l'Extrême-Orient, si bien qu'uil échange de 
lettres entre amis peut s'étendre sur plusieurs mois, sur une 
année même? Dans l'antiquité, les relations étaient sans 
doute plus fréquentes et plus rapides entre les différentes 
parties du monde romain que nous ne le jugeons à distance; 
mais la navigation était suspendue de novembre à mars: 
la mer était fermée et, la mer, c'était la grande route, la route 
sûre et rapide d'Aquitaine en Campanie (1). Les envoyés 
de Sévère s'embarquaient à Narbonne. D'autre part, nous 
savons que l'aller et le retour d'Eluso à Noie prenait toute 
la belle saison, c'est-à-dire un an et souvent deux, quand 
un retard se produisait à l'un ou à l'autre des voyages. De 
là les à-coups des premières années. Aussi le besoin d'une 
correspondance régulière se fit-il bientôt sentir aux deux 
amis. Sévère se chargea de l'assurer d'autant plus vite et 
avec d'autant plus de zèle qu'il renonça plutôt lui-mê- 
me au voyage : « Assiduis litteris saltem Paulinum adiré, 
assiduis et numerosis solatiis desiderium ejus satiare (2). » 
Il envoie ses plus chers disciples lui porter du moins « une 
partie de lui-même » : son esprit, son cœur et l'écho "de sa 
parole (3). En 399, deux courriers arrivent coup; sur coup 



1. Cf. ci-dessus, Chap. I. p. 25. Note. 

2. Ep. XI, 3; Voluntate ad nos et spiritu et sermone venisti. Ep. V, 1. 

3. Ut quadam ejus lateris parte potiamur. Ep. XI, 1. — Cf. l'éloge des ver- 
tus de Sévère, par les courriers. Ep. XXVII, 3. 

8 



I» 



h 



à Noie (1) et nous voyons Paulin occupé à classer les lettres 
de son ami pour y répondre dans l'ordre où il les lui a 
écrites (2). 

C'est de Sévère que semblent partir tous les courriers 
qui portent de part et d'autre les lettres des premières 
années. Ce sont des jeunes gens de son entourage, qui 
partagent (sa vie ascétique et qui vivent dans le rayonnement 
de sa sainteté (3). Il choisit avec soin ces fils spirituels, ces 
disciples chéris. Avant même de les envoyer, il leur com- 
munique d'avance l'affection qu'il a pour son ami: ils con- 
naissent "déjà celui qu'ils vont visiter (4). Nous avons vu 
que deux Aquitains s'avisent un jour de venir à Noie 
sans connaître Sévère : vite, Paulin les adresse à son ami qui 
se plaint aussitôt qu'il lui ait enlevé le plaisir de les 
envoyer le premier (5). Il lui recommande encore de rece- 
voir ce Sabinus qui lui a apporté une lettre restée en 
souffrance à Rome comme s'il était venu de sa part (6). 
Sévère ne fut malheureux qu'une fois, le jour où il choisit ce 
Marracinus qui les trom]pa tous deux, mais qui se fit 
s '• justice en ne remettant plus les pieds à Noie (7). Ces 

courriers sont tous moines; ils en piortent le costume, 
ils en ont l'âme: « Horrentibus cilicis humiles, sagulis 
i palliati, reste succincti, casta informitate capillum ad cu- 

f tem caesi, inaequaliter semitonsi, destituta fronte praerasi 

^ et ita honorabiliter despjicabiles ut fièrent pudenter in- 

■;"! honesti vultibuSj dum perficerentur salutariter Jhonesti 

uJ mentibus ». \C'est ainsi que Paulin reçut en 399 le 

h 

;■' î. Ep. xxvii, î. 

L 2. Id. 1-2. De môme, Ep. XXIII, '2. 

Jm 3. Ep. XI, 1. Cf., sur ces courriers, Lagrange, Baudrillart. Op. cit 

*• 4. j)e amici visccribus imbuto affectu jam desiderant . Ep. XXH, 1. 

I'. 5. Ep. XXVII, 2. 

Ï.I 6. Ep. XXII, 3. 

y\ 7. Id. 1. 

*'; ô. Ep. XX11.2. 



- 99 - 

messager idéal qui allait servir de digne intermédiaire en- 
tre les deux amis (1). Victor répondit si bien à leur af- 
fection et à leur estime mutuelle que ce fut tout un calcul 
pour répartir également entre eux les deux périodes du 
séjour qu'il faisait tour à tour en Campanie et en Aquitaine. 
La lettre XXIII, la plus abondante et la plus affectueuse de 
toutes, nous dit longuement la générosité de cette nature 
d'élite, sa simplicité, son humilité, sa charité débordante, 
et communicative. Victor porta leurs lettres dans toute 
la floraison de leur vie spirituelle et de leur amitié, à l'épo- 
que des Natalicia, de la Vie de Martin et des Dialoguçjs, 
à cette heure tragique où les barbares menaçaient de tou- 
tes 'parts les suprêmes ressources du monde latin: le trésor 
pieusement conservé des lettres antiques et les semences 
grosses d'avenir de la charité chrétienne. 

Ce qui frappe d'abord dans les lettres de Paulin, c'est 
l'absence de souvenirs classiques et de toute préoccupation 
littéraire. Les auteurs anciens qui reviennent sans cesse 
à la mémoire et sur les lèvres d'un saint Jérôme (2) n'y 
sont jamais cités ni même nommés, alors que le poète des 
Natalicia a suivi de si près Virgile et Lucain et qu'il fait 
preuve d'une science métrique bien supérieure à celle des 
autres poètes chrétiens (3). On l'a dit avec raison (4): tandis 
que Jérôme et Augustin se sont nourris de la substance mê- 
me des lettres antiques, Paulin n'en a p(ris à l'école d'Au- 
sône qu'une teinture légère et superficielle. Toutefois, s'il 
a négligé les historiens et les prosateurs antiques, il est 

1. Sollemne solatium, commune pignus et fidèle contubemium.Ep. XXVIII, 1. 

2. En particulier dans ses lettres LUI et LVI1I ad Paul. La lettre LXXXV, 
la troisième des réponses de Jérôme à Paulin est postérieure : très courte, elle 
ne concerne que l'origénisme. 

3. Manitius. Gesch. der chr. latein. Poésie. Stuttg. 1891; Hartel. Corp. Scr. 
Eccl. Vindob. XXIX. 

4. Puech. Op. cit. 



— 100 — 

tropl évident qu'il a lu de très près les poètes. Mais, du 
jour où il a rompu avec le siècle, il a rompu avec la 
littérature qui fait partie de ses pompes; il a estimé que 
l'éloquence et la poésie ne convenaient pas aux âmes sim- 
ples et fortes des croyants: il ne fait pas les honneurs 
du lit de l'Epoux à la belle captive noire du Deutérono- 
me (1). Il félicite Sévère d'avoir préféré la parole des pê- 
cheurs de Galilée aux discours de tous les Cicérons (2). Lui 
arrive-t-il de citer quelques mots d'un poète, il se reproche 
de violer le serment solennel qu'il a fait le jour de sa con- 
version et il proteste qu'il n'a plus cure de ces vanités (3). 
Vient-il même à développer sa pensée avec une rigueur 
qui rappelle les préceptes de l'école, il s'excuse de sa 
pjropre logique et allègue que saint Luc n'a pas échappé aux 
lois de la rhétorique dans l'Evangile et dans les Actes. 
Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il ait gardé si longtemps par 
devers lui le panégyrique de Théodose et les poèmes qu'il 
composait chaque année en l'honneur de saint Félix 
pjour ne les envoyer qu'en 404 à son ami. 

Il est naturel qu'un lettré qui décide un beau jour de 
brûler tout ce qu'il a adoré, n'ait rien tant en horreur 
que ces lettres qui ont nourri jusqu'alors sa pensée. Le paga- 
nisme n'avait pas à cette heure de plus haut titre et de plus 
solide que la gloire littéraire du passé. Il semblait se draper 
pour mourir dans les plus éclatants et les plus purs de 
ses souvenirs. Aussi, le nouveau converti s'attaque-t-il à ces 
lettres qui faisaient pour lui toute la séduction du siècle. 
Il aime à rappeler la parole des Actes: «"Multae litterae te 

1. Hier., Ep. LXX, ad Magnum. 

2. Ep.V.Ô. 

3. Ep. XXII 1, 3. De même, XXV1I1, 5 (vêtus tempus quo videbar légère nec 
Ugenda). 

4. Ep. XXIX, 7. 



— 101 — 

ad insaniam perduxerunt (1). ». Quel charme étrange aussi 
pour ces hommes qui joignaient à un cœur simple un 
esprit d'une culture raffinée que la découverte soudaine 
de la vérité toute nue des Livres Saints! Cependant, la vé- 
ritable raison de leur dédain, c'est que tout ce qu'on donne 
à l'éloquence et à la prière est perdu pour l'œuvre de 
la perfection. C'est le péché de bavardage que Paulin a 
le plus à cœur de se reprocher (2). C'est le cœur qui importe, 
non l'esprit; les mœurs et la vie morale, non les livres et 
la lettre (3). Ces âmes sont toujours sensibles à la beauté, 
mais elles la placent dans l'éclat de la vertu. Il semble que 
Sévère ait été moins exclusif, malgré les réserves de la 
préface de la Vie. Le soin qu'il apporte à écrire cet ou- 
vrage, à le remanier, à le compléter par les trois Lettres qui 
l'accompagnent et par les Dialogues, sans parler de ses tra- 
vaux historiques, montre que tout en renonçant aux lettres 
profanes, il éprouvait moins de honte à utiliser ce qu'elles 
ont de charmant dans l'intérêt même de sa foi. Chez lui 
l'harmonie se fait même malgré lui entre la beauté antique 
et là foi jalouse, alors que chez Paulin la lutte reste vio- 
lente, implacable: ses Natalicia sont presque des œuvres 
clandestines (4). Au reste, Sévère lui-même ne conserva- 
t-il pas longtemps la Vie en portefeuille et ne prétendait- 
il pas en cacher au moins le nom de l'auteur (5)? 
C'est à la Bible que Paulin demande la nourriture de 

1. Act. 26. 24 (Ep. XXX, 1). 

2. Loquacitatis nostrae inepta. Ep. XXIV, 1 ; Quo magis miror vel cvncu- 
piscentiam tuant in desîderandis vel patientiam in perferendis ineptiarnm 
mearum molestiis; sed utinam mihi tam nuîlum de multiloquio peccatum 
accédât quant tibi magna merces de tam infatigabiU car itate cumulai iu*., a 
Ep. XXVIII, 4; lia te diligo ut magis de non obtemperando tibi quam de 
multiloquio peccatum timerem; et ailleurs : Vereor ne, dum loquaôius ms 
fatigo,... Ep. XXXIX. 8; et, Nimis garrio, frater sentio. Ep. XLIX, 12. 

3. Ep. XXXII, 24-25. 

4. Gennade ne les mentionne pas. — Cf. Ep. XXVIII, 4, p. 58. 

5. Cf. VitaMart. Praef. 






- 102 - 

son esprit; mais il en use autrement qu'un saint Jérôme 
ou un Juvencus. Si ses lettres sont fleuries de citations sa- 
crées, on il' en trouve presque pas trace dans ses poèmes. 
Il a chassé la lettre de sa mémoire et n'a conservé que 
la substance et la moelle. Cette lecture influa sans doute 
puissamment sur sa conversion et sur son développe- 
ment spirituel. Les premières lettres (1) montrent avec 
quelle ardeur il s'est jeté sur les Livres Saints pour y 
puiser les paroles de vie et la force de résister aux atta- 
ques du monde: « Nec moveantur pedes nostri a viis Do- 
mini et tramite itineris angusti: ïnstructi enim satis per 
Sacras Litteras et de ipsis (saecularibus) et de nobis su- 
mus (2). » Au sortir de la lutte, après qu'il eut dépouillé 
la vaine sagesse du siècle, il y trouva la règle et l'aliment de 
sa vie morale (3). Il semble même qu'il affecte d'accu- 
muler les citations dans ses lettres à Sévère (4), qui ne 
paraît pas avoir eu la même science ni peut-être la même 
curiosité de la littérature sacrée, jfour le séduire et le sub- 
juguer avec lui sous le charme de cette ploésie et de 
cette éloquence étranges. Telles d'entre elles ne sont qu'une 
collection de réminiscences et de méditations bibliques 
qu'il se gprde d'élaguer ou de discipliner (5). Ce livre 
informe, anonyme, dont la profondeur mystérieuse fait 
toute la beauté, devient pjour ce classique délicat l'unique 
trésor de toute science, de toute vérité, de toute grâce: 
c'est à peine s'il semble même s'aviser de la littérature 
chrétienne si florissante à cette heure où saint Jérôme en 
passe si fièrement la revue en face des lettres païennes. 

Ce que nous regrettons surtout avec les lettres de Sé- 

1. Ep. i.v. xxiv. 

2. Ep. 1,2. 

3. Ep. Y, 7. 

4. Cf. XI. XXIII. XXVIII, 1-2. 

5. Ep. XXIII. XXIV. 



— 103 — 

vère, ce sont les renseignements positifs et précis que 
nous y aurions trouvés sans doute sur leur vie quotidienne 
et sur leur temps. Paulin est d'une discrétion déplorable 
sur ses occupations et ses lettres, écrites à une époque 
si intéressante, dans la plénitude de sa vie morale, con- 
tiennent encore moins de renseignements biographiques ou 
historiques que ses Natalicia. C'est son ami qui provo- 
que la description qu'il nous a laissée de ses grands tra- 
vaux; c'est même grâce à lui que nous avons quelques dé- 
tails sur sa vie ascétique et sur la règle sévère qu'il s'im- 
posait Ses lettres ne sont guère que des élévations mora- 
les et religieuses. C'est en ce sens qu'il faut entendre le 
mot de Tillemont: « Elles divertissent beaucoup plus qu'el- 
les n'instruisent » Son âme vibre au contact de celle de Sé- 
vère et la lettre n'est que l'expjression de sa méditation, in- 
time et abstraite: épurée par l'ascétisme jusqu'à n'avoir 
même "plus le sentiment des contingences extérieures, elle ne 
demande à l'amitié que cette confidence indispensable 
au cœur humain, seule attache qui la retienne désormais à 
cette terre qu'elle ne touche déjà plus. Ainsi se diversifient, 
même à travers cette correspondance toute spirituelle, 
leurs deux caractères, l'un plus positif, conservant jus- 
que dans l'ascétisme le plus austère, le sens des choses 
matérielles et des conditions de la vie, l'autre détaché du 
monde et tout esprit ou plutôt toute charité; l'un sensi- 
ble au charme des lettres dont il sait d'ailleurs l'intérêt, 
l'autre ravi déjà tout entier et n'entendant plus que le 
concert des paroles révélées et des harmonies célestes. 
Mais, s'il y avait entre eux ces nuances de caractère et 
d'esprit qui sont un charme de plus dans l'amitié, leurs 
âmes étaient dès lors emportées par une même volonté de 
renoncement et par un même élan de charité. Il semble que 
la pensée de la mort ait préoccupé tout d'abord leurs es- 






- 104 — 

prits (1);' on voit paraître chez eux, avec le diable en per- 
sonne, la terreur des fins dernières et de l'au-delà qui 
tourmentera bientôt le Moyen Age. Peut-être faut-il l'attri- 
buer à l'influence de Martin? La Vie nous le montre sans 
cesse aux prises avec les démons (2). Ce fut surtout un 
puissant exorciste et c'est à ce titre que Sévère le place au- 
dessus de tous les ermites et de tous les anachorètes de 
T Orient (3). Paulin célèbre la même vertu chez son saint 
dans le Natalicium III, avant même de nous raconter sa 
vie et sa mort. Dès l'origine de leur conversion, la grande 
affaire pour l'un et l'autre, c'est de ne pas être pris au 
dépourvu, c'est de « se tenir prêts, car le temps est 
court (4) » ; ils ont peur d'être dévorés par le mauvais lion; 
ils souhaitent d'être « la pi-oie du Christ pour ne pas de- 
venir celle du diable (5)». C'est contre le Prince du siè- 
cle qu'ils bataillent Avant de pratiquer la sainteté, il faut 
s'exorciser soi-même. Pour Paulin, le monde est divisé 
en deux royaumes qui luttent sans trêve, sans pitié: celui 
de Dieu et celui de Satan (6). Il loue Mélanie de ses victoires 
sur le dragon (7); il nous la montre se réfugiant toute 
tremblante aux pieds de la croix (8). Enfin, la plus im- 
portante des lettres attribuées à Sévère traite du Jugement 
dernier. 

Leur conception de l'ascétisme est la même et ne va pas 
ians un sentiment aristocratique. Si ces âmes d'élite ont 
tremblé comme les simples à la pensée de la mort, dans 

1. Cf., égal les Ep. ad Auson. 

2. Vita M. 6, 7, 11, 17, 18, 21-24. De même, dans les Ep. ad Aus. 

3. Id. 23-24; Dial. III, 6; etc. 

4. Edat nos Christus ne Zabulus devoret. Ep. XXII, 16. • 

5. Ep. XI, 10. 

6. id. 16, 17, 18, 20, 44. ' 

7. Multa illi et in ipsius hujus militiae rudimentis adversus draconem 
invidum fuere certamina. Ep. XXIX, 10. 

8. Exsultat cum tremore. Ep. XXXI, 1. • v . 



— 105 — 

la vie présente elles dédaignent la route qui s'ouvre à tout 
le monde (1). Les meilleures se jetaient alors dans l'ascé- 
tisme par dégoût du monde chrétien lui-même: l'illustre 
Pammaque qui siégeait au Sénat avec sa robe de moine 
était l'ami de Paulin. Du jour où l'Eglise avait fait appel à 
tous les Gentils, elle s'était trouvée envahie par une foule 
grossière et corrompue au niveau de laquelle il lui avait 
bien fallu d'abord s'abaisser. Paulin et Sévère n'ont pas 
fustigé moins violemment que saint Jérôme le clergé mon- 
dain du temps, ses passions et ses vices : Jérôme était alors 
en butte à la haine des clercs, Martin à l'hostilité des 
évoques. Sévère demande à Posthumien à son retour 
d'Orient si les prêtres ont changé en son absence: Pos- 
thumien les trouve pires qu'à son départ (2). Paulin n'ac- 
cepta les ordres que par surprise: il dut céder à la vio- 
lence et encore y mit-il ses conditions; il est probable 
que Sévère ne les reçut jamais. De tels hommes ne s'exi- 
laient pas du monde pour se contenter d'un demi-chris- 
tianisme et conserver « dans la foi les soucis et les em- 
barras du siècle (3) ». Ils veulent être moines au sens strict 
du mot: comme les sages antiques, ils fuient les agitations 
de la vie pfublique et profane pour jouir de la paix de 
l'âme dans la liberté de l'esprit et du corps (4). 

Le but de leurs efforts, c'est de conquérir la propriété 
de leur âme et de s'assurer la libre administration de 
leur vie présente (5) en attendant l'autre. On ne peut pré- 
tendre à cette indépjendance que par le renoncement ab- 
solu; on y atteint pjar la règle qui habitue au minimum 

1. Mollis illa et spatiosa multorum via. Ep. V, 5. 

2. Dial. I, 2. 

3. Seducto a saccularibus turbis animo. Ep. V, 4. 

4. Nec rébus publicis occupatus et a fort ttrepitu remotùt. Ep. V, 4 et 
13. — A tumultuo80 hujus saeculi foro. Ep. XXXII. 19. 

5. Sine animi captivitate possessor. Ep. XXIV. 1, 2 t 3. -y Avari domina- 
tionis internae et coporeae servitutis impigri. Ep. XXIII, 4. 






- 106 - 

de besoins et à l'économie d'un temps d'autant plus pré- 
cieux qu'il est compté, autant que par une lutte incessante 
contre la nature tyrannique (1). On consacre cette indépen- 
dance à la méditation des vérités éternelles, à la recher- 
che et à la connaissance de Dieu, solution de tout (2), à 
cette servitude active (3) qui doit sauver notre âme et qui, 
dès ce inonde, nous assurera le bonheur en nous faisant déjà 
toucher à l'autre, à « édifier Dieu en nous (4) ». Cette hau- 
te vertu n'est pas à la portée de tous; elle est le privilège 
de l'élite. « Consilium enim dat, non praeceptum, qui non 
dicit: Esto perfectus, sed: Si vis esse perfectus; quia liber- 
tas voluntatis, quae bona cum est supra legem est, non 
cogitur, sed suadetur et ipsa sibi lex est (5). » Pour ces 
saints, le monde ne compte plus ; les hommes s'agitent bien 
loin au-dessous d'eux. Païens, chrétiens, gens du monde, 
parents, amis, les railleries, les colères ne les atteignent 
plus. Une fois qu'il 3' est décidé à « l'audacieuse entreprise 
de réaliser la perfection » (6), le saint ferme sa porte et ne 
se préoccupe plus de ce qui reste au dehors : il est tout en 
Dieu (7). 

Sans doute, cette perfection ne va pas sans les œuvres; 
ces deux chrétiens n'oublient pias que l'amour du prochain 
est la première des vertus évangéliques et que le re- 
noncement n'est que la face interne de la charité. Nous 
savons par leur vie, par les Natalicia et les Lettres, qu'ils 
n'avaient pjas manqué au précepte d'amour; nous savons 

1. Cf., XXIX, 13, la règle de Mélanie: Refectio in jejunio, requies in oratione, 
panis in verbo, habitus in panno, lectus in sagulo et centone, etc. Et, d antre 
part, Ep. XXIII et XXIV, passim. 

2. In quoomniasolvuntur. — Ep. XXIV, 16, 19; XXXI, 1; XXXII, 2,5. 
3 Strenua servitus. Ep. XXIX, 4. 

4. Id. 11. 

5. Id. 21. 

6. Opus perfectonis arripere aust sumus. Ep. 1,9. 

7. Ep. I, 2. 



— 107 — 

avec quelle générosité ils avaient abandonné leurs biens 
aux pauvres: Sévère en avait même conservé l'administra- 
tion dans leur intérêt. Ils répandaient à l'envi autour d'eux 
le bien-être, les consolations, l'affection; il suffisait de 
les approcher pour être séduits d'abord par la bonté qui 
rayonnait de leurs cœurs : quelle belle légende et digne d être 
vraie que l'évêque de Noie se vendant aux barbares pour 
racheter le fils d'une veuve! Ce qu'ils ne prodiguent pas 
à l'amoun, ils le donnent à la foi et consacrent le 
peu dont ils disposent encore à agrandir ces temples où se 
pjresse alors l'humanité inquiète. Mais ils visent surtout 
à cette plénitude de la charité qui consiste à aimer tou- 
tes choses en Dieu (1). L'affection a son rôle dans l'œu- 
vre de la perfection; elle offre au cœur humain l'appui 
solide dont il a besoin pour s'élever plus haut (2). A l'amitié 
païenne, si touchante, si douce, mais incomplète et fra- 
gile, la Loi nouvelle a substitué l'amitié spirituelle. Elle 
a porté l'amitié à sa perfection en fondant l'égalité et Ja 
fraternité sur l'origine commune des créatures et sur l'a- 
mour commun du Créateur: « Ex Deo defluit et in Deo per- 
manet; omnemque in quo maneat hominem sua perenniïule 
perpétuât. Haec est inflari nescia, expers doli, pura livuris. 
aemula Deo, non elatione spiritus, sed spiritu mansuetu- 
dinis et aemulatione pietatis (3) ». Saint Paul n'a-t-il pas dil 
que l'Eglise ne forme qu'un corps et que c'est le chef 
que Ton aime dans chacun de ses membres? En dehors 
du tempfe et de l'espace, cette amitié singulière offre à l'ami 
un miroir où il suit pas à pas ses progrès spirituels et ijuî 
lui renvoie ses plropres traits sans cesse embellis à l'image 

1. Ep. XX11I,45, 46. 

2. Necesse est in operis spiritalis profectu caritas maxime proficîat. E\k 
XI, 14. 

3. Ep. XI, 2. 



— 108 — 

de l'idéal commun. Ses effusions se confondent avec les 
élans de la foi. Les lettres de saint Basile et de saint Gré- 
goire paraissent bien sèches à côté de celles de Paulin dont 
on les a rapprochées. Elles manquent de ce mysticisme 
brûlant et sublime qui rappelle le Cantique et qui an- 
nonce rimitation: « Tu requies nostra, tu gaudium; in 
te reclinatio capitis nostri et mentis habitatio est (1)». Ce 
n'est plus une causerie d'ajnis, c'est la prière de deux êtres 
qui se confondent dans un même idéal. C'est ainsi qu'a- 
près avoir souffert l'un et l'autre dans toutes leurs affections 
terrestres, ils trouvaient dans leur vieille liaison trans- 
figurée par la conversion ascétique l'aliment nécessaire 
de leur charité et le ressort même de leur vie morale. 
Ils ne devaient plus se revoir; mais l'éloignement finit par 
idéaliser si complètement leur amitié qu'elle leur fut com- 
me une étape délicieuse dans leur ascension vers cette 
charité divine où ils brûlaient de s'abîmer. 



Tel est le noble et touchant spectacle que nous offrent 
ces deux Gallo-romains à la veille de l'invasion barbare. 
Il n'est pas vrai de dire que le christianisme énervait les 
âmes. Une société qui suscite de telles énergies morales 
n'est pas sur la pente de la mort et, si la force brutale 
est capable d'anéantir un instant les civilisations les plus 
brillantes, tôt ou tard la pjensée a sa revanche. Paulin 
et Sévère semaient pour les siècles à venir et le jour 
viendra où l'étude et l'amitié reprendront côte à côte leur 
place au soleil. Le christianisme au contraire ravivait le 
vieux monde et plrovoquait dans les lettres mêmes une 
renaissance d'un éclat incomparable et pleine de promes- 
ses. Parmi les ouvriers de ces derniers temps, les uns, com- 

l.Ep. XXXII, 1. 



— 109 — 

me Ambroise, Jérôme, Augustin, étaient avant tout des 
hommes d'action; les autres, comme Paulin et Sévère, 
des hommes de méditation. Les uns travaillaient à édifier 
cette grande institution qui s'appelle l'Eglise ; les au- 
tres, à élever les âmes et à les rendre meilleures; ils coo- 
péraient tous à une œuvre commune : ils succombèrent sous 
la même catastrophe. La correspondance des deux amis 
fut fauchée en pleine floraison. Que devint Sévère? Nous 
ne le savons pas; mais comment se faire illusion? L'Aqui- 
taine, la perle du monde romain, souffrit plus que toute 
autre province: il disparut sans doute dans la tempête avec 
leur cher Victor. Paulin vécut encore vingt-cinq ans; in ai s 
personne; ni Augustin, ni Rufin, ne remplaça l'ami qui ne 
faisait qu'un avec lui et qu'il avait pierdu. Cette amitié était 
en dehors de l'ordre commun: ce fut une communion toute 
spirituelle et mystique, une aspiration unanime (1) vers 
la sainteté. 

1. Severo fratri unanimo Paulmus, telle est la suscription habituelle i [es 
lettres de Paulin. 



TABLE DES MATIEUES 



Préface 

Bibliographie. 



Chronologie des Lettres de Paulin de Noie à Sulpice Sévère 

Les lettres; les éditions. — Les lettres I et V. — La corres- 
pondance des deux amis. — La lettre XXIX. — L'ancienne 
chronologie: les textes de la lettre XXIX et du Natali- 
cium IX; les voyages de Nicétas et le retour de Mélanie; le 
texte de Pallade; les voyages de Rufin et de Mékinie; 
le texte de la lettre XXVIII. — Nouvelle chronologie: la 
Vie de St. Martin; l'arrivée de Nicétas et de Mélanie; 
la Vie à Rome; le témoignage de Posthumien. Les 
lettres XXIII, XI, XXVII. — Le retour de Posthumien; 
la mort de St. Martin; confirmation de la date de la 
lettre XXIX. — Les lettres XVII, XXII, XXIV, XXVIIL - 
Paulin et Rufin. — Les lettres XXXI et XXXII, XXX. - 
Les dernières lettres 



19 



Tableau chronologique 66-tn 

II 

L'amitié de Paulin de Noie et de Supice Sévdre 



Les lettres de Sévère. — L'Aquitaine. — Paulin et Sévère 
dans le monde.— Conversion de Paulin. — St. Ambra ise. 
Delphin et Amand, Thérèse, St. Martin, St. Félix. - Ru- 
traite en Espagne. — La vie ascétique. — Conversion de 
Sévère: St. Martin et Paulin. — Exhortations de Paulin. 

— Leur « vœu commun ». — Sévère ne vient pas à Noie. 

— Leur correspondance; les courriers; Victor. — Le dé- 
dain de la littérature. — La méditation de l'Ecriture. — 
La charité. — La sainteté — L'amitié chrétienne. — La 
catastrophe ,..,.,. 



Conclusion 



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PARIS 

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5, rue des Grands-Augustins, 5